21.05.2009
Lire : hors-série Marcel Proust
Sait-on tout de Proust ? Lorsqu’on est proustolâtre probablement, cela dit lorsqu’on en a, comme moi, une bonne connaissance mais sans être non plus un spécialiste, il reste encore quelques petites choses à apprendre.
Rien que pour ça, il est utile d’acheter le Lire hors-série qui lui est consacré. J’ignorais, par exemple, que les éditions Thélème ont édité, en CD, l’intégralité de la Recherche ! Soit 111 CD et 140 heures d’écoute, avec les voix de Dussolier, Lonsdale, Lambert Wilson, etc. Il faut être un peu fou mais bon, pourquoi pas…
Beaucoup moins anecdotique : Jean-Yves Tadié, le grand spécialiste français de Proust, accorde une longue interview à Lire. Parmi les idées reçues, l’une des plus tenaces concernant Proust est celle-ci : "Proust fait des phrases longues et compliquées." Preuves à l’appui, Tadié démonte ce cliché : parmi les mots qui reviennent le plus souvent dans la Recherche, "on trouve ‘temps’, on trouve ‘amour’ et le troisième serait ‘maman’ ou ‘mort’. ‘Temps’, c’est le dernier mot du Temps retrouvé, il est partout. Proust emploie des mots très simples. (…) Un tiers des phrases de Proust sont longues. Un tiers seulement. Mais elles font impression. Un tiers en revanche sont très courtes." Cette analyse, qui tord le cou aux discours en vigueur, est confirmée par Jean Montenot dans un autre article : "la phrase proustienne n’est en moyenne pas plus longue que celle de Rousseau."
Toujours dans la même interview, Jean-Yves Tadié fait remarquer qu’il n’y a "pas de prix, pas de dates, pas de chiffres" dans la Recherche. Sans doute parce qu’il ne voulait pas rendre ses textes trop périssables mais surtout, selon Tadié, parce que Proust avait une mémoire qu’il a comparée à celle de Mozart : "il retient tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a senti et tout ce qu’il a écrit. Et il sait où cela se trouve."
Mais le clou de l’interview, même s’il s’agit là d’une anecdote biographique qui n’apporte rien à l’œuvre elle-même, et que donc en tant que tel ça ne sert strictement à rien de le savoir, c’est lorsque Tadié est interrogé sur cette scène avec des rats dans une maison de passe (scène qu’il relate dans la biographie qu’il a consacrée à Proust) : "Lorsqu’il n’arrivait pas à jouir, [Proust] décidait de le faire non pas avec quelqu’un mais en regardant un jeune homme se masturber. Et il faisait apporter une cage avec des rats, qu’il faisait percer avec des épingles à chapeau…"
Ainsi la vue des rats percés excitait-elle l’écrivain ! "C’est une perversion de dernier recours, ajoute Tadié, qui n’apparaît pas dans la jeunesse de Proust mais au contraire dans la période de grande faiblesse sexuelle qui caractérise la fin de sa vie. On peut dire que cela lui permettait de triompher d’une angoisse."
Dans un autre article de ce hors-série, Marc Riglet rappelle que la guerre de 14-18 a été un élément déterminant pour la Recherche : "D’abord, elle fournit la circonstance du changement d’éditeur. Gide étant revenu de sa bévue initiale, la perspective s’offre à Marcel Proust d’être édité, comme il le souhaitait, par la NRF. Grasset, malade, renonce élégamment à ses droits. Surtout, dès que Proust prend le parti de ne rien publier tant que la guerre durera, il met à profit ces quatre ans pour développer son œuvre. La Recherche, telle que nous la lisons, compte 1 240 000 mots. C’est le triple de ce que nous aurions lu si, comme il était prévu, la suite et la fin du cycle étaient parues… en octobre 1914 !"
Autre anecdote extrêmement intéressante : c’est l’Université d’Urbana-Champaign, au fin fond de l’Illinois, qui détient la plus vaste collection au monde de lettres de Marcel Proust. 1 100 lettres originales environ, ainsi que les copies de 5 000 lettres écrites ou reçues par Proust.
Ces trésors se trouvent dans la bibliothèque principale de l’Université, riche de 12 millions de volumes ! En même temps, elle peut se le permettre avec un budget annuel de 1,5 milliard de dollars pour étoffer sa collection de livres et de manuscrits rares. (Et après on voudrait comparer les bibliothèques françaises et américaines !)
Bref pourquoi les lettres de Proust sont-elles paumées en plein cœur de l’Illinois ? C’est en fait grâce à la passion d’un homme de lettres américain, mort en 1992, Philip Kolb. Après sa thèse soutenue à Chicago, Kolb débarque en 1945 dans cette Université du Midwest. Il ne compte évidemment pas s’éterniser mais, comme l’explique l’article, "il est resté. A cause de la bibliothèque, cette Alexandrie du Midwest conçue pour attirer et maintenir à Urbana les meilleurs universitaires d’Amérique."
Suite à cela, Kolb va étudier toutes ces lettres et se livrer à un véritable travail d’investigation (puisque Proust, graphomane, écrivait des milliers de lettres et surtout ne les datait jamais !) pour établir une édition de sa correspondance. "La qualité d’un papier pouvait indiquer la décennie ou l’année. La mention d’un dîner dans une lettre exigeait le plus souvent de visionner pendant des jours les pages mondaines de la presse parisienne de l’époque (…) Si Proust se plaignait du temps, on exhumait des bulletins météo vieux d’un siècle pour resserrer l’éventail des dates possibles."
Ah, heureusement que des gens sont suffisamment fous et névrosés pour consacrer toute leur vie à un travail aussi minutieux !
Merci, donc, à ce hors-série de Lire : autant d’éléments, et bien d’autres encore, qui enrichissent la connaissance de l’homme et de l’œuvre. Mais qui, bien entendu, ne remplacent en aucune façon la lecture de la Recherche, d’autant que, pour ma part, je trouve que ce hors-série fait la part trop belle aux éléments biographiques et pas suffisamment à l’œuvre elle-même et ses qualités remarquables ! Enfin bon, toujours est-il que désormais, l’excuse consistant à dire que "c’est long et compliqué" ne tient plus !!
18:23 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, culture
13.04.2009
Manuel Valls ou la lucidité ?
Dans Le Monde daté du 12 avril 2009, on pouvait lire un entretien très intéressant de Manuel Valls.
Il m’a semblé que Valls était assez lucide, peu langue de bois, bref qu’il se risquait, une fois n’est pas coutume, à un exercice qu’on ne voit plus beaucoup chez les hommes (et femmes) politiques ces derniers temps.
Ainsi, quelques réflexions intéressantes sur le PS et la tentation de l’extrême-gauche : "La plupart des socialistes sont aujourd'hui décomplexés à l'égard du marxisme. Mais le PS compte encore des responsables et des militants, sans doute sincères, qui restent hantés par les Spectres de Marx : conception binaire de la société, vision violente de l'Histoire... D'où ce goût commun pour les grandes fresques avec l'extrême gauche : la crise économique devrait dégénérer nécessairement en crise sociale avant d'aboutir à la crise politique...
Pour ma part, je me suis toujours méfié du lyrisme politique et des visions totalisantes. L'Histoire nous apprend que la crise engendre plutôt le repli sur soi et le populisme."
De même, une analyse qui me paraît plutôt juste de l’antisarkozysme comme fond de commerce et réflexe bien pratique quand on n’a pas (peu) d’idées : "[La gauche] a provisoirement perdu une partie de son hégémonie culturelle faute d'avoir bien appréhendé les grands bouleversements du monde depuis trente ans : effondrement du bloc soviétique, globalisation économique, crise de l'Etat-providence...
L'antisarkozysme forcené voudrait masquer ce déficit idéologique, mais il provoque en réalité un double effet pervers. Il grandit le personnage en le mettant au centre de chaque débat : Sarkozy devient celui qui ose tout, conformément à ce qu'il recherche. Et, surtout, il affaiblit la crédibilité de la gauche en l'obligeant à l'outrance : elle devient celle qui craint tout."
Un exemple pertinent donné par Manuel Valls pour illustrer le manque de responsabilité du PS : "Sur la réforme des collectivités locales, par exemple, la gauche n'est pas obligée de tomber dans tous les pièges qu'on lui tend. En rejetant par principe les propositions d’Edouard Balladur, le PS tourne le dos à sa vocation décentralisatrice et donne le sentiment de vouloir protéger une organisation territoriale devenue illisible."
Puis, avant même qu’on lui pose la question, Valls évoque François Bayrou à propos des classes moyennes : "[Il] a eu raison de pointer leur désarroi : poids de la fiscalité, crainte de l'avenir, crise de l'école. Il faudra donc une "révolution" fiscale qui tienne compte de la pression qu'elles subissent."
Lorsqu’on lui demande si François Bayrou est un concurrent sérieux pour 2012, ici encore Valls ne se la joue pas fanfaron ou méprisant, il prend acte en répondant : "Oui, si le PS ne parvient pas à se réformer. A cet égard, l'organisation de "primaires" ouvertes aux électeurs de gauche pour désigner notre candidat en 2012 est peut-être la dernière chance pour le sauver et l'aider à renouer le lien avec les Français."
Manuel Valls, sur ce coup-là, sera probablement très mal reçu par les caciques de son parti. Et pourtant, il y a dans son analyse beaucoup de choses justes, nuancées, pondérées, qui à coup sûr rompent avec l’anathème et la critiques faciles auquel son camp nous a depuis trop longtemps habitués.
Je me dis que si nos politiques pouvaient plus souvent parler ainsi, peut-être qu’on pourrait avancer un petit peu…
16:02 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, france, société
05.04.2009
"Nous sommes tous responsables"
Dans son émission Répliques du 21 février 2009, Alain Finkielkraut citait un extrait d'un texte publié en annexe du livre Ceux qui ne dormaient pas, de Jacqueline Mesnil-Amar (1909-1987, victime de persécution pour son judaïsme lors de la deuxième guerre mondiale), un texte intitulé "Nous sommes tous responsables" et daté du 15 novembre 1944.
L'auteure s'interrogeait sur la conscience du monde civilisé et s'exprimait en ces termes : "Peut-être ne faut-il pas toujours mettre cette conscience sur le compte des autres, des entités, du Général de Gaulle, (…) des armées alliées, du président Roosevelt, c'est trop facile. La conscience du monde civilisé c'est aussi très humble, c'est la nôtre, c'est la vôtre, c'est la mienne. Nous sommes tous responsables, les hommes sont responsables les uns des autres, l'histoire est faite d'un enchaînement infini de tout un réseau de responsabilités."
Quoique prononcée en des circonstances évidemment exceptionnelles et dramatiques, il me semble que cette phrase devrait retentir avec force dans le contexte actuel. Elle est en effet d'une puissance politique et sociale qui n'a rien perdu de son actualité, alors même que depuis de nombreuses années l'individualisme démocratique mâtiné d'irresponsabilité généralisée menace de grignoter, pas à pas, lentement mais sûrement, toute notion d'intérêt général et de bien commun.
Ces derniers mois, aussi bien dans le contexte national (la France et les réformes) qu'international (la crise financière), chacun comprend bien que le simple citoyen de bonne volonté se retrouve complètement piégé entre deux manichéismes :
-- d'un côté, le syndrome du "catch 22" dont j'avais parlé en novembre 2007 au sujet de la réforme des Universités (d'ailleurs les manifs sur cette question, qui avaient cessé pendant plusieurs mois, ont repris avec force depuis déjà de nombreuses semaines) mais qu'on aurait tout aussi bien pu appliquer à n'importe quelle autre réforme. Grosso modo chaque corporation, chaque petit morceau social représentant un métier ou un groupe d'intérêt, ne voit pas plus loin que le bout de son nez et ne cherche plus à préserver un intérêt général un peu plus élevé, un modèle politique et/ou social qui profite un peu à tous, et se contente de demander ou de défendre toujours plus dans tous les sens.
-- d'un autre côté, un pouvoir qui fait des choix éminemment contestables à un instant T (le fameux "pack fiscal") et qui ne semble absolument pas en mesure, qu'il pleuve, qu'il vente, que la crise financière soit passée par là, d'éventuellement se remettre en question, ne serait-ce qu'en tentant une réelle évaluation des mesures mises en œuvre pour voir si oui ou non elles ont un effet positif ou négatif et en tirer les conséquences.
Alors que faire ? Peut-être précisément méditer cette belle phrase résumée par la maxime "Nous sommes tous responsables" et nous consoler de la médiocrité politique ambiante en comprenant que c'est nous tous, chacun dans notre coin, qui contribuons à cette médiocrité et qu'il ne devrait théoriquement tenir qu'à nous, chacun ajouté l'un à l'autre, d'y remédier. Après tout, la société est-elle autre chose que l'agencement des individualités qui la composent ?
N'est-il pas trop facile de vouloir toujours s'en remettre à des gens que certes nous élisons mais qui ne peuvent pas tout ? N'est-il pas trop facile de donner toujours la faute aux autres et jamais à soi un petit peu ? N'est-il pas trop facile de rêver à un monde parfait, toujours autre, par définition inatteignable, pour s'exempter de nos responsabilités concrètes ici et maintenant ?
11:04 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, économie, france, culture
17.02.2009
"Parce qu'il m'aime bien"
Je ne sais pas si cela a été repris par certains médias, j'avoue que ce n'est pas non plus quelque chose qui me surprend outre mesure, mais bon j'ai trouvé ça suffisamment énorme pour être souligné.
C'était samedi midi (le 6 février je crois) dans l'émission de Canal+ qui s'appelle "+ Clair". Cette émission parle des médias, fait des reportages et reçoit des invités. Rien de transcendant on l'aura compris.
Charlotte le Gris de la Salle accueillait sur son plateau, à un moment donné, Françoise Laborde. La journaliste bien connue devait sa présence au fait qu’elle vient d’être nommée au CSA par Nicolas Sarkozy.
Soit dit en passant : l’autre nomination qui suscite déjà la polémique est celle de Christine Kelly, une journaliste (certes "issue de la diversité" comme on dit) dont l’un des titres de gloire est d’avoir récemment commis une biographie de François Fillon. Bref.
A la question qui lui était posée sur : "Pourquoi Nicolas Sarkozy vous a-t-il choisie, vous ?", Françoise Laborde a répondu (après avoir cherché quelques instants), ce qui apparemment n’était absolument pas ironique : "Parce qu’il m’aime bien".
De quatre choses l’une :
1/ soit Françoise Laborde a une haute opinion d’elle-même, j’entends par là qu’elle n’a même pas jugé utile de préciser d’abord : "Parce que je suis une bonne professionnelle, parce que j’ai une vision intéressante de ce que doit être le CSA, parce que ci, parce que ça", cela allait évidemment de soi ;
2/ soit Françoise Laborde est modeste et réaliste, elle ne s’estime ni meilleure, ni pire que ses congénères journalistes et, comme ils sont tous hyper talentueux et donc impossibles à départager sur ce terrain-là, ne reste plus qu’à les distinguer sur autre chose, c’est alors que la part d’éventuelle subjectivité liée à une sympathie plus ou moins grande entre en ligne de compte ;
3/ soit Françoise Laborde voulait dire par "il m’aime bien" la chose suivante : "il m’aime bien en tant que journaliste, en tant que professionnelle", un peu comme on dit "j’aime bien ce film", "j’aime bien les haricots verts", ce qui de facto ne place pas ce jugement sur le terrain affectif (sauf exception, on n’a pas plus de connivence avec un haricot vert qu’avec une tomate) ;
4/ soit Françoise Laborde est d’une sincérité et d’une probité confondantes et balance tout haut ce que tout le monde sait mais n’ose dire que tout bas, à savoir que oui, le fait du prince ça existe et qu’on va placer à des postes de responsabilité des gens qu’on connaît, qu’on apprécie, après tout les réseaux et les accointances ça existe dans tous les milieux, pourquoi faudrait-il que les plus hautes instances de la République fassent exception à la règle ?
Je laisse le lecteur trancher ce passionnant débat…
20:52 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, télé, politique
30.01.2009
"Paroles d'historiens"
Alors que de récentes polémiques ont fait rage autour de l’idée du président Sarkozy de faire un musée consacré à l’histoire de France (en même temps, qu’est-ce qui ne fait pas polémique dans notre société ?), peut-être était-il judicieux de se plonger dans la lecture du n°13 des "Grands dossiers des sciences humaines", proposé par l’excellent magazine Sciences Humaines et intitulé "Paroles d’historiens".
Ce numéro spécial constituait en fait une reprise d’interviews de grands historiens contemporains (français mais aussi étrangers) parues depuis plusieurs années dans le magazine Sciences Humaines. Chemin faisant se dessinait ainsi une certaine idée de la discipline historique, ses enjeux, ses perspectives, ses ambiguïtés.
Qui plus est, ce numéro était introduit par un excellent article de Martine Fournier présentant justement "l’état des lieux" de la recherche historique et de son épistémè, article joliment intitulé : "De quoi hier est-il fait ?".
Martine Fournier montrait ainsi que "l’histoire" n’avait rien d’aussi monolithique que ce qu’on pourrait parfois croire. Non seulement les approches historiques (les croyances, les émotions, la personnalité d’un dictateur, les oubliés de l’histoire…) se sont multipliées, non seulement les écoles et approches historiques (la microhistoire, le genre biographique, l’histoire globale, la sociohistoire, l’histoire culturelle) sont légions et ont, depuis longtemps, fait exploser le paradigme des Annales et sa prétention à faire une "histoire totale", mais il est aujourd’hui établi que la "question de la vérité" en histoire est problématique et épineuse.
Il n’était pas du luxe de rappeler que ce sont des philosophes comme Michel Foucault, Michel de Certeau ou Paul Ricoeur qui, chacun à leur manière, avant les historiens, ont montré que "l’histoire est un récit construit qui a son historicité propre" et que "la connaissance du passé est le produit de l’expérience subjective de celui qui l’étudie et le reflet des préoccupations du temps."
Ce constat, l’excellent Paul Veyne, proche de Foucault, l’a exprimé en son temps (1971) dans Comment on écrit l’histoire, ouvrage du reste mal reçu par la communauté des historiens dont les prétentions à la scientificité étaient alors au plus haut. De façon évidemment polémique, car il n’était pas non plus question de nier les avancées de la méthode historique, Paul Veyne voulait montrer que l’histoire est aussi un récit qui "trie, simplifie, organise, fait tenir un siècle en une page", bref il insistait (à mon avis à juste titre) sur l’importance de la dimension narrative de l’histoire et, partant, sur sa subjectivité.
Ce qu’il confiait à Sciences Humaines en d’autres termes : "Foucault a démontré que les convictions, aussi fortes soient-elles, doivent être analysées dans leur contexte historique. (…) Il est évident (…) qu’il existe une vérité du passé. Mais il n’y a pas de vocation humaine à s’en tenir à la vérité. (…) Mais – heureusement ou malheureusement ? – la perception de la fragilité de la vérité n’ébranle pas les hommes dans leurs convictions."
Ces réflexions sur l’histoire m’ont fait penser à un passage du Principe de cruauté, de l’excellent philosophe Clément Rosset (dont j’ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, notamment ici et également, par incidente, ici) : "tout comme une vérité historique, une vérité physique est à jamais sujette à caution et à révision. Il n’en reste pas moins que l’historien et le physicien évoquent des faits indubitables, même s’ils sont incapables d’en proposer une version certaine et définitive. Les interprétations de la Révolution française ou de la loi de la chute des corps sont et seront peut-être toujours plus ou moins controversées ; impossible cependant de mettre leur fait en doute, de penser par exemple que la Révolution française n’a pas eu lieu, ou que la chute des corps ne correspond à rien d’observable dans la nature. L’une et l’autre sont vraies : la première quand elle a eu lieu, la seconde quand elle a été conçue. Elles sont vraies dans la mesure elles ont été vraies en leur temps et peuvent ainsi se recommander, comme dirait Hegel, d’un certain ‘moment’ de vérité."
Pour en revenir au numéro spécial "Paroles d’historiens", il est passionnant de lire les opinions de très grands historiens sur leurs travaux et sur les périodes qu’ils étudient, qu’il s’agisse, pour ne parler que d’histoire contemporaine, du nazisme et d’Hitler avec Ian Kershaw, du fascisme et de la France de Vichy avec Robert O. Paxton, de la guerre d’Algérie avec Benjamin Stora ou de l’immigration en France avec Gérard Noiriel.
Dans ce concert, il peut paraître étonnant qu’aucune personnalité ne soit encore "le (la) grand(e) historien(ne)" de mai 68. Sans doute parce qu’encore aujourd’hui, quarante-et-un ans après l’événement, il n’y a pas de vrai ouvrage de référence, ni d’historien de référence, sur cette période. Personnellement j’aimerais qu’enfin une somme solide sorte sur cette question, surtout après que le sémillant Nicolas Sarkozy a déclaré, au moment des présidentielles (j’en avais parlé ici puis ici), qu’il fallait "liquider l’héritage de mai 68".
Toujours est-il que l’histoire a été, est et restera l’objet de paradoxes et d’ambiguïtés, celles-ci s’exprimant plus fortement au moment de certaines commémorations ou de certaines lois votées par le Parlement, mais qu’il serait naïf de ne pas prendre en compte lorsqu’on s’intéresse un minimum à la politique et, plus largement, à la société.
18:42 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, actualité, culture
05.11.2008
Obama/McCain... vus de France
Comme d’ici peu, on ne parlera plus du tout de John McCain, je pense qu’il n’est pas inutile de citer quelques paroles qu’il a prononcées pour déclarer sa défaite.
Je trouve plutôt admirable le discours tenu et je me demande si, hélas, un tel discours serait possible en France, tant il est vrai que toute opposition dans notre pays a tendance à considérer le parti d’en face comme le "diable" en personne. Mais sans doute est-ce parce que nous sommes plus "matures" que les Américains…
Alors bien sûr il faudra voir si, dans les faits, McCain aidera effectivement Obama autant qu’il le peut à relever les défis de demain, toutefois avoir fait une telle déclaration "d’union sacrée" suffit à susciter mon respect.
"Le peuple américain a parlé, et il a parlé clairement. Il y a un instant, j'ai eu l'honneur d'appeler le sénateur Barack Obama pour le féliciter d'avoir été élu président de ce pays que nous chérissons tous les deux (…) C'est une élection historique et je comprends la signification particulière qu'elle peut revêtir pour les Africains-Américains, ainsi que la fierté qui doit être la leur ce soir.
(…)
Il y a un siècle, l'invitation à dîner à la Maison Blanche lancée par le président Theodore Roosevelt [modèle politique de John McCain] à Booker T. Washington [un ancien esclave devenu porte-parole de la communauté noire américaine, premier Noir à être invité à la Maison Blanche] avait été considéré comme un outrage dans certains cercles. L'Amérique d'aujourd'hui est à des années-lumière de l'intolérance cruelle et abominable de cette époque.
(…)
Ces temps sont difficiles pour notre pays. Et je promets ce soir [à M. Obama] de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour l'aider à nous faire traverser les épreuves qui nous attendent. Je demande à tous les Américains, à tous les Américains qui m'ont soutenu, non seulement de se joindre à moi pour féliciter [le sénateur Obama] mais également pour offrir à notre futur président notre bonne volonté et notre détermination pour parvenir aux compromis nécessaires afin d'aider à restaurer notre prospérité, de défendre notre pays dans un monde dangereux et de laisser à nos enfants et à nos petits-enfants un pays meilleur et plus fort que celui que nous avons reçu en héritage."
20:22 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france, obama
31.08.2008
Nouveau parti anticapitaliste : le mythe de l'ailleurs
Alors que le concept de "rentrée" bat son plein (scolaire, politique, télévisuelle, etc.), je pense qu’on risque de pas mal entendre parler, dans les semaines et mois qui viennent, du nouveau "parti anticapitaliste" de Besancenot qui, avant l’été déjà, avait commencé à s’esquisser.
Personnellement, lorsque j’entends parler de ce parti et de ce qu’il représente, je ne peux pas m’empêcher d’avoir en tête ce que disait récemment Clément Rosset, un philosophe dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur ce blog.
Dans un entretien à Philosophie Magazine du mois de mars 2008, Rosset faisait part de ses conceptions existentielles, en revenant sur sa perception du réel et sur toutes les illusions que l’esprit humain se cherche pour, justement, fuir ce réel. Alors qu’in fine, il n’y a que le réel et rien d’autre.
Le journaliste interrogeant le philosophe finit par lui demander à quels prolongements politiques cette affirmation et cette acceptation du réel pouvait bien conduire. Ce à quoi Clément Rosset a répondu :
"Les utopies provoquent en général des désastres plutôt que les améliorations espérées. Le cas actuel le plus remarquable est celui des altermondialistes. Ce terme est d’ailleurs en lui-même révélateur. Il répète, sur un plan politique, l’aberration métaphysique de Platon, qui préfère les idées aux choses, ou de Baudelaire, qui s’écrie ‘N’importe où ! N’importe où ! pourvu que ce soit hors du monde’ (…) ‘Un autre monde est possible’, clament les altermondialistes. Mais qu’ont-ils en tête, sinon une duplication illusoire de ce monde-ci ? Le dessein de remplacer notre mauvais monde par un monde meilleur est absurde. (…) Cependant, notez bien que je ne suis pas hostile au progrès. Etre réaliste, en politique, ne revient pas à être conservateur ou réactionnaire. Je pense seulement qu’il n’y a que le réel et que c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations."
Je suis persuadé que beaucoup ne seront pas d’accord avec cette sentence. Personnellement, j’ai plutôt tendance à la reprendre à mon compte…
20:28 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, France, société
29.07.2008
Mettre en oeuvre une réforme en France
Je lisais sur le site web de la Vie des Idées un article intitulé "Comment met-on en œuvre une réforme en France ? Leçons sur la loi des 35 heures".
Comme j’ai déjà, sur ce blog, lancé des cris concernant l’apparente impossibilité d’arriver, dans ce pays, à des consensus sur un certain nombre de questions économiques et politiques, y compris à des consensus à travers le prisme de l’évaluation, je dois dire que cette lecture m’a fait du bien.
En effet, elle m’a confirmé dans l’idée que je ne me monte pas la tête. Qu’il est effectivement très compliqué d’arriver à des constats partagés, essentiellement pour des raisons idéologiques. Un morceau choisi :
" … un processus d’évaluation comporte deux phases : l’étude elle même et l’obtention d’un consensus sur ses résultats. Ce second point est souvent absent de la réflexion. Que nous apprennent les 35 heures sur ce second point ?
On dispose aujourd’hui d’un recul suffisant et de données suffisamment riches pour évaluer précisément l’impact des lois Aubry sur l’emploi. Sur l’emploi, les études officielles (Dares et Insee) convergent pour dire que les 35 heures ont eu un effet net sur l’emploi de l’ordre de 350 000 environ. Et pourtant, ce qui frappe surtout, c’est l’absence de consensus sur l’effet de cette mesure. Certains avancent le chiffre de 500 000 emplois créés, tandis que d’autres estiment que les 35 heures ont globalement détruit plutôt que créer des emplois. D’où cette incertitude et le doute qui plane sur des travaux réalisés par des institutions prestigieuses (Dares, Crest, Insee, centres de recherche universitaires…). Il est normal que dans un travail d’évaluation, les résultats ne soient pas exactement les mêmes d’une étude à l’autre puisque les chercheurs ne mobilisent ni les mêmes données ni les mêmes techniques. Mais l’écart entre les études scientifiques et les commentaires avancés est surprenant."
Se peut-il que sur les 35 heures, comme sur d’autres sujets tout aussi cruciaux, les discours en restent éternellement à des positions de principe, sans aucune possibilité de poser un regard dépassionné sur les choses, malgré les outils récemment mis en œuvre (LOLF notamment) ? Se peut-il qu’il soit impossible d’ajuster une politique ou une réforme, tout simplement parce que pour un camp tout est "génial" et que pour l’autre tout est "à jeter" ? Se peut-il que nous soyons condamnés à aller un coup dans un sens, un coup dans l’autre, au gré des retournements de tendance, sans jamais se conformer à une sorte de cap sur lequel chacun pourrait s’entendre ?
Sur ces interrogations, la lecture de l’article ne m’a pas vraiment incité à l’optimisme, d’autant que la conclusion a quelque chose qui, parfois, a l’air de tenir du vœu pieu : "Si l’on veut ‘réformer en profondeur’ la société française, comme le souhaite le gouvernement actuel, il est important de repenser et de réformer nos modes de gouvernance. Ces changements ne pourront s’effectuer, ni par la loi, ni par le marché mais par l’émergence d’une démocratie sociale reposant davantage sur le dialogue entre partenaires sociaux responsables s’appuyant sur une démarche pragmatique de compromis."
15:36 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, france, actualité, société, démocratie
07.07.2008
Attention : ça commence demain !
Les fidèles de ce blog le savent, je n'attends l'été que pour 2 ou 3 choses. La principale étant la formidable émission de télé-réalité L'île de la tentation.
Ayant déjà tout dit à ce sujet, d'abord ici, ensuite ici, je me bornerai à alerter les distraits : ça commence demain soir !!
Bon visionnage ...
21:24 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Actualité, médias, télé, vacances
18.05.2008
Cosmo : "C'est bon d'être une fille"
Après cet article et celui-ci, je poursuis ma quête de compréhension des journaux féminins. Tâche ardue mais noble…
Je crois que l’article de Cosmo du mois de juin intitulé "101 raisons pour lesquelles c’est bon d’être une fille" cristallise à lui seul toute l'ambivalence de la presse (voire plus généralement de la condition ?) féminine.
En effet, il n’est pas facile en ce début de 21e siècle de délivrer "le" bon message à nos charmantes amies du sexe dit "faible". Du coup, on met la barre un coup à gauche et un coup franchement à droite. A chacune de prendre ce qui lui convient.
Alors voilà, il y a 101 raisons en vrac qui ont été réunies par l'ensemble de la rédaction de Cosmo (on imagine le brainstorming géant, l'ébullition neuronale, j'aurais aimé être une mouche), je vais me contenter d’en prendre quelques unes pour bien donner le ton. D’abord le côté plutôt "héritage de mai 68" :
10. Le clitoris. Dès qu’on a compris comment il marche, c’est vraiment, vraiment bon d’être une femme.
25. La plupart des sex-toys sont pour filles, si on regarde bien.
34. Même si on est une garce, il y a des hommes qui aiment ça.
40. C’est gratuit sur Meetic.
51. On peut avoir un deuxième orgasme très rapproché du premier.
59. George Clooney préfère les filles.
Ici c’est clair, on est dans le girl power, on revendique sa féminité, le droit d’être une salope comme les mecs sont des dragueurs invétérés, bref stop l’asservissement et l’héritage de 2000 ans de christianisme !
Et puis ensuite il y a l’autre côté, et hop, tout ça semble comme annihilé, battu en brèche, on repart à l’âge des cavernes, c’est la "liquidation" de l’héritage :
5. Dior existe.
6. On a le droit de pleurer au cinéma.
17. Il peut suffire d’une nouvelle paire de chaussures pour que tout s’arrange.
22. Si on veut être enceinte, on peut.
23. Et on peut allaiter, aussi.
37. On mange les yaourts qu’on aime, vu que c’est nous qui faisons les courses.
79. Il y a souvent un homme pour se bagarrer à notre place.
101. On est sûre que notre enfant est de nous.
Quand Isabelle Alonso rencontre Christine Boutin ! Ah, l’ambiguïté des signes…
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