03.01.2009

"Qu'est-ce que le manga", hors-série du magazine Beaux Arts

beaux_arts_manga.jpg A signaler, un très intéressant hors-série du magazine Beaux Arts consacré intégralement au manga et qui s’intitule "Qu’est-ce que le manga ?".

Comme l’explique l’éditorial, "ce hors-série n’a pas vocation à réhabiliter le manga. Vouloir défendre la bande dessinée japonaise, ou la bande dessinée en général, est un combat d’arrière-garde."
On ne démentira pas ces propos, tant il est vrai qu’après de très nombreuses années (eighties et tout le milieu des nineties) où les "intellos" français, qui n’en avaient aucune connaissance réelle, tiraient à bras raccourcis sur cette forme d’expression, plus personne désormais (y compris Le Monde et Télérama) ne contesterait les qualités de certains mangas.
"Et pourtant, ajoute l’édito, si son succès ne s’est pas démenti durant la dernière décennie, le manga souffre aujourd’hui d’un cruel manque de regard critique."
Là encore, on sera plutôt d’accord avec cette assertion, même s’il ne faut rien exagérer : de nombreux ouvrages et articles, dont certains excellents, de nombreuses critiques dans les journaux, ont depuis longtemps maintenant traité du manga. D’ailleurs, ce dernier entre même dans le champ de la critique universitaire, comme en atteste le Manga Network rattaché à Sciences-Po.

Ce phénomène de (relative) reconnaissance du manga est évidemment largement lié au fait que les éditeurs français, après des années de frilosité, ont aujourd’hui très largement défriché ce continent. C’est d’ailleurs l’un des points abordés dans ce hors-série : "2008 pourrait bien être la première année de récession pour le manga en France. (…) Les meilleures licences sont désormais exploitées, et aucun descendant prometteur n’est encore apparu." Se pourrait-il que le très juteux marché du manga en France, encore largement excédentaire en 2007 comme en attestait un article de Livres Hebdo, finisse par s’effondrer ?
Ce relatif déclin n’est pas purement français mais s’avère plutôt "le symptôme de la crise que traverse la bande dessinée japonaise depuis dix ans, souffrant d’un manque de renouvellement et soumise à la concurrence de nouveaux modes de divertissement (jeux vidéo, internet)." Au point que depuis l’année 2007, "le marché international semble arrivé à maturité, ou à saturation".

Le hors-série de Beaux Arts montre aussi comment, grâce au manga, le Japon a pu imposer au monde entier une industrie culturelle qu’il ne serait pas totalement aberrant de comparer à l’Hollywood de la grande époque ou au rock’n roll des années 50.
"Le manga est ainsi devenu le cœur d’une entreprise politique baptisée Cool Japan, qui vise à utiliser les ressources culturelles du pays pour rayonner à l’international. (…) Les industriels et le gouvernement japonais ont compris, aux alentours de 2001, le potentiel que recelait cet engouement naissant pour les cultures populaires japonaises d’après-guerre à l’étranger (…) A l’heure d’une mondialisation où le pouvoir hard de la puissance de feu décline, et où celui, soft, de la séduction culturelle s’accroît, le Cool Japan était le choix à faire pour entrer dans le siècle et se construire un nouveau visage."
L’originalité du phénomène est de se concevoir aujourd’hui en réseau et en plateformes multimédia : "en librairie ou sur téléphone portable, en peluche ou en papier, en séries animées ou en jeux vidéo, etc." On vise donc aujourd’hui la simultanéité des diffusions, ce qui fait que la notion "d’œuvre canonique" n’a guère de sens et qu’il faudrait plutôt parler d’univers aux multiples galaxies.

Ces considérations n’empêchent pas le hors-série de revenir sur l’histoire du manga, sur la segmentation des publics (jeunes garçons, jeunes filles, jeunes adultes) qui crée des genres avec des règles narratives et graphiques, sur la diffusion commerciale des bandes dessinées au Japon (prépublication en magazines devenue la règle, après une époque où existait aussi un circuit parallèle avec le système des librairies de prêt, qui a permis l’émergence d’un manga "alternatif"), sur l’émergence des mangakas féminines depuis plusieurs années, sur le boum des mangas en Occident.
Ces articles assez généralistes, de bonne tenue, laissent ensuite place à 3 histoires complètes qui ne sont pas inédites (Osamu Tezuka, Katsuhiro Otomo et Jirô Taniguchi). Enfin, le magazine se termine avec une sélection d’auteurs et d’œuvres particulièrement emblématiques, pages qui à vrai dire font toute l’originalité de ce hors-série décidément plutôt riche. Les plus grands auteurs et œuvres font l’objet d’une contextualisation et d’un jugement critique, tout cela se terminant logiquement avec la proposition d’une "mangathèque idéale".

C’est sur ces points qu’on pourra objecter ceci ou cela, juger que tel auteur n’a pas été ne serait-ce que mentionné malgré l’importance qu’il a pu avoir dans l’histoire du manga. Ça fait bien entendu partie du jeu ! D’ailleurs, de mon point de vue, mention aurait pu être faite de deux très importants mangakas : alors d’accord ils sont peut-être moins "prise de tête" que d’autres auteurs cités (et à juste titre) tels Jirô Taniguchi, mais leur influence n’en reste pas moins considérable. Je pense d’abord à Tsukasa Hojo, l’auteur entre autres de Cat’s Eye et City Hunter (connu chez nous sous le nom de Nicky Larson), et peut-être encore plus à Rumiko Takahashi qui est l’une des premières mangakas de sexe féminin et la créatrice des inoubliables Urusei Yatsura (Lamu), Maison Ikkoku (Juliette je t’aime) ou Ranma ½ .

Cela dit, la véritable faiblesse de ce hors-série, s’il faut en trouver une, est de ne pas proposer, en fin de volume, une bibliographie. L’éditorial a ainsi beau jeu de dire que "le manga souffre aujourd’hui d’un cruel manque de regard critique" et de ne pas mentionner les quelques ouvrages qui existent sur le sujet !
Parmi les plus intéressants, je citerai donc Manga de Paul Gravett et, dans un tout autre genre, Au pays des mangas avec mon fils de Peter Carey, ouvrages que j’avais chroniqués en leur temps.
Mais que ces quelques bémols ne vous empêchent pas de vous ruer chez votre libraire pour acheter ce hors-série de Beaux Arts !

08.12.2008

"Paranoia Agent"

paranoia_agent.jpg Note : 9/10

En 2004 le réalisateur de films d'animation japonais Satoshi Kon s'est essayé à une série animée de 13 épisodes d'environ 22 minutes chacun. Cette série, qui a obtenu un succès critique important, a pour titre Paranoia Agent. Je me suis enfin décidé à la visionner en DVD et je dois dire que je n'ai pas été déçu !

Le meilleur film d'animation de Satoshi Kon reste, selon moi, son premier : Perfect Blue (1997), mettant en scène une jeune chanteuse pop (comme seul le Japon sait en offrir) qui décide de tenter sa chance dans le cinéma et la télé. Sauf que tout va de travers : harcelée par un fan obsédé qui refuse de voir son idole corrompre son image, en proie à de gros troubles de la personnalité qui l'amènent à la frontière de la paranoïa et de la psychose schizophrénique, Mima symbolise le "pétage de plombs" des starlettes surmédiatisées à qui tout arrive trop tôt et trop vite (dans la vraie vie : confer Britney Spears !).
Après cette réussite totale qu'est Perfect Blue, Kon réalise Millennium Actress (2002), un film poétique et nostalgique qui reprend cette thématique de la confusion entre rêve et réalité (sans le croisement avec l'enquête policière et la violence), puis Tokyo Godfathers (2003) qui rompt avec ces leitmotive et livre une intrigue plus décalée et satirique, finalement plus "conventionnelle".

Avec Paranoia Agent, Satoshi Kon renoue à l'évidence avec l'univers de Perfect Blue. En effet les grands schémas structurants sont tous présents : 1/ l'adulation populaire ("de masse" allais-je dire) pour des êtres ou des objets de la pop culture (ici : la petite peluche tellement kawaï Maromi, sortie de l'imagination de la jeune Tsukiko Sagi) ; 2/ l'intrigue policière qui sème le doute et finit par égarer le spectateur (ici : Tsukiko est agressée par "le garçon à la batte", un ado en rollers qui fracasse le crâne de ses victimes avec une batte de baseball tordue. Cette agression initiale n'est que le début d'une longue série mais le coupable est-il celui qu'on croit ?) ; 3/ la réflexion quasi-clinique autour des troubles mentaux divers et variés (dépression, paranoïa, schizophrénie, hallucination et délire, violence physique, sadisme, meurtre, suicide…) qui finissent par détruire psychiquement les êtres en déformant totalement leur perception de la réalité.

Au fil de ces 13 histoires, la maîtrise dans le traitement du sujet saute aux yeux : tout en proposant des épisodes assez variés et différents les uns des autres (dont certains d'ailleurs n'ont plus rien de "réalistes" et délirent vers la parodie d'heroïc fantasy), Kon parvient néanmoins à maintenir une unité, une cohérence et un fil directeur qui font bel et bien de Paranoia Agent une série à suites. Le challenge n'était pas facile à relever, d'ailleurs certaines séquences sont à la limite du juste équilibre, pourtant l'intrigue finit toujours par retomber sur ses pattes et jamais le lien n'est rompu.
Sur grand comme sur petit écran, Satoshi Kon excelle ainsi à mettre en scène une cartographie des maladies mentales contemporaines, de la plus légère à la plus grave, mais aussi à creuser et représenter les grands archétypes (comme dirait Jung) de l'esprit humain. Se croisent alors des pathologies très ancrées dans l'époque contemporaine (dues au stress et au rythme de vie toujours plus rapide, à la médiatisation, à l'emprise des technologies…) et les éternelles structures psychiques conscientes et inconscientes (le besoin d'être aimé et reconnu, le besoin de s'inventer des mondes et/ou des personnalités alternatifs, le besoin d'exprimer sa violence malgré la répression des pulsions par la civilisation…).

Il est du reste très singulier que le choix de concentrer toutes ces réflexions et ambiguïtés se soit porté sur le personnage de Tsukiko, jeune fille parallèlement créative et introvertie, et sur sa créature, la peluche Maromi, déclinée dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel du merchandising et devenue icône populaire.
Le glissement progressif de ces personnages (a priori complètement inoffensifs, purs et innocents) vers une dimension beaucoup plus trouble, voire carrément malfaisante, constitue à mon avis la réussite majeure de Paranoia Agent. Kon évite le manichéisme et les simplismes (les gentils sont toujours gentils, les méchants sont toujours méchants), il procure au spectateur un sentiment d’ébranlement et de flottement, l’amenant à s’interroger et remettre en cause sa propre identité.
Une énième œuvre qui prouve, s’il en était encore besoin, à quel point le Japon est à la pointe et original pour tout ce qui touche à l’animation.

25.07.2007

Kyôko Okazaki "Pink"

840dec637400cac497139fda18a4324f.jpg Note : 7,5/10

La découverte de tout un pan de la production manga en France continue. C’est au tour de Kyôko Okazaki d’être traduite : Pink est paru relativement récemment, arrivent Helter Skelter et River’s Hedge. Pourtant, il ne s’agit pas du tout d’œuvres récentes. Voilà dix ans que la mangaka n’a plus rien produit, depuis un grave accident qui l’a laissée d’abord dans le coma, qui l’a conduite ensuite à une rééducation toujours en cours.

Pink date de la fin des années 80. Il faut avoir cela en tête car l’histoire qu’on lira pourra paraître comme relativement peu originale. Or, Okazaki fut l’une des grandes inspiratrices de la déferlante des mangakas féminines des années 90 et 2000, bien souvent auteures de récits intimistes et portés sur la sexualité. Il serait donc injuste, tout ça parce que les vagues de traduction nous arrivent dans le désordre, de rabaisser Pink au seul prétexte que des impressions de déjà-vu nous assaillent souvent à la lecture. J’avais d’ailleurs, voici plus d’un an, chroniqué un manga intitulé Adieu Midori (1997), on voit bien tout ce qu’il doit à Pink !

Yumi, l’héroïne de ce manga, est une jeune fille qui bosse dans un bureau le jour, qui fait la pute la nuit. Elle a la particularité d’assez peu faire part de ses émotions, de donner l’impression qu’elle accepte très bien sa vie, que tout glisse sur elle. Sa seule incongruité (assez énorme il est vrai), c’est de loger un crocodile dans son appart.
Cette vie relativement bien réglée va être pimentée : elle rencontre, par l’intermédiaire de sa petite demi-sœur (la mère de Yumi est morte, son père s’est remarié avec une mégère), Haruo. Haruo est un jeune garçon qui rêve de devenir écrivain et qui, accessoirement, est l’amant gigolo de la belle-mère de Yumi.

Le manga raconte donc les actes plus ou moins immoraux de notre pute et de notre gigolo (actes relativement incompréhensibles pour eux-mêmes, sinon qu’ils n’ont pas trouvé de meilleur moyen pour vite gagner de l’argent) et l’idylle qui, évidemment, naît entre eux.
L’aspect le plus réussi de Pink, c’est sans doute cette réticence de l’auteur à trop basculer dans le psychologisant. Il y a ainsi quelque chose d’assez fascinant à voir évoluer ces jeunes gens sans réellement comprendre ce qui les motive. Il est vrai que la forme narrative constituée par le manga (qui, par définition, est avare en mots et mise davantage sur les dessins) permet encore mieux que dans un roman ou une nouvelle de laisser à distance les "sentiments profonds" des protagonistes.
L’autre élément réussi, c’est la relative crudité de certains passages. Le Japon et les femmes notamment étant toujours présentés sous le signe de la pudeur et de la délicatesse, on sent bien que Kyôko Okazaki cherche parfois à bousculer cette image d’Epinal. Elle entremêle donc son récit d’images ou d’idées impures, de Yumi qui se fait éjaculer dans la tronche par un de ses clients dès le début de la BD, à Yumi et Haruo qui couchent ensemble alors que celle-ci a ses règles, et de s’extasier sur le sang et le sperme mêlés et sur les tonnes de kleenex qui jonchent le sol et qui font penser à des roses.

Par le détachement des personnages et l’impression de vide qu’ils suscitent, par la thématique branchée cul et par cette interrogation sur la frontière entre beauté et saleté, pureté et impureté, Okazaki n’est finalement pas si éloignée d’auteurs romanesques comme Murakami Ryû pour rester au Japon, ou encore Bret Easton Ellis pour s’évader en Occident.
Toutefois, le récit ne m’a pas totalement convaincu. D’une part parce que cette recherche esthétique reste relativement mineure et minorée, l’équilibre du manga se faisant avec, en contrepartie, des scènes soit comiques, soit poético-gazeuses qui font s’extasier sur les "petits riens" de la vie ambiance Philippe Delerm (genre : ah j’adore la tarte aux pommes, ah mon dieu c’est beau les chats, etc.), ce qui crée parfois un tout bancal et cu-cul.
Et puis, surtout, il y a la fin du récit. Inutilement tragique et convenue (même si le temps est laissé en suspens et qu’on peut imaginer une fin alternative), elle laisse le lecteur un peu dubitatif et le renforce dans l’idée que la maîtrise de l’histoire n’est pas entière. Ou dans l’idée qu’à force de jouer avec le côté "dans la vie il faut toujours qu’une cata arrive, le bonheur ne peut jamais durer", on tombe dans les mêmes travers que quand on livre une happy end hollywoodienne grotesque.

Voilà, quelques réserves donc quant à ce manga que d’aucuns qualifient sans doute un peu abusivement de chef d’œuvre et de miracle. Réserves aussi sur l’aspect proprement graphique dont je dois reconnaître qu’il n’est pas tout à fait ma tasse de thé, même si je concède que le dessin un peu à l’avenant et faussement simpliste a une réelle force.
Mais encore une fois, il est probable que lu vingt ans plus tôt, la claque procurée par Pink eût été bien plus grande. A voir avec Helter Skelter !

15.03.2007

Mangas & éditeurs en France

medium_manga.jpg On parle depuis déjà un moment de "phénomène" mais qu’en est-il réellement de l’édition de mangas en France ? Le magazine Livres Hebdo a eu la bonne idée de faire le point dans son dernier numéro (n°680 du 9 mars 2007).

D’abord, l’importance du manga par rapport au reste de la production éditoriale de BD dans notre pays :
-- 38,5 % des BD lancées en 2006 sont des mangas (Japon), manhwas (Corée) ou manhuas (Chine).
-- le manga représente 34% des ventes en volume et 24,4% en valeur
-- enfin, 4 éditeurs concentrent à eux seuls près de 80% des ventes : il s’agit de Kana (30,9%), Glénat (27%), Pika (11,8%) et Delcourt (10,2%).

Ensuite, la stratégie des éditeurs :
-- Hachette, premier groupe d’édition en France, vient de racheter à 100% Pika (dont on a vu que l’importance n’était pas négligeable puisqu’il est le 3e éditeur de mangas).
-- Cela tend à prouver que le marché du manga en France (en pleine explosion depuis quelques années et marqué par une relative "anarchie" éditoriale) est en train de s’organiser et se structurer. De nombreux "petits éditeurs" risquent ainsi de lâcher dans les mois à venir, et le rachat de Pika annonce sans doute ce mouvement de concentration.
-- Aujourd’hui, la situation se résume néanmoins en un mot : concurrence. Elle continue de faire rage puisqu’à ce jour, 36 éditeurs produisent des BD asiatiques ! De plus en plus d’éditeurs "généralistes" développent d’ailleurs une filière manga spécifique.

Quelques mangas "poids lourds" chez les principaux éditeurs :
-- Kana fait beaucoup de son beurre grâce à des séries comme Naruto ou Death Note, il mise par ailleurs sur des synergies avec l’audiovisuel et diversifie sa production en proposant des mangas d’auteur plus "adultes".
-- Glénat avait touché le jackpot en publiant à l’époque Dragon Ball. Il vit toujours de ce succès mais lance aussi 13 nouvelles séries cette année.
-- Pika a deux séries vedettes : Love Hina et GTO. C’est également, entre autres, l’éditeur de Step Up Love Story, manga érotique qui raconte la vie sexuelle d’un jeune couple sur fond de considérations sociologisantes.
-- Delcourt enfin, met beaucoup de beurre dans ses épinards grâce à Fruits Basket.

Il semble, pour finir, que les éditeurs vont accentuer la logique de diversification éditoriale : contenus vidéos, télévisés et numériques sont à l’ordre du jour, sans oublier ce que Livres Hebdo appelle fort justement le "para-manga" : ouvrages d’apprentissage du dessin et des techniques de manga, ouvrages pour apprendre le japonais en manga, etc. Il n’y a pas de petits profits !

Bref l’édition de BD japonaises dans notre pays se porte plutôt pas mal et les éditeurs en profitent ! Ces quelques chiffres ayant été communiqués, qu’il me soit permis de me livrer à quelques considérations plus polémiques.
On se souvient qu’il y a encore dix-quinze ans, le manga était considéré comme de la merde en France. Et j’envisage ici "manga" non plus au seul sens de BD mais j’élargis aux dessins animés et films d’animation japonais. Beaucoup de gens, à cette époque, étaient sans doute (comme ce fut mon cas) choqués par la perception de cette culture dans l’hexagone. Perception évidemment basée sur la méconnaissance des ¾ de la production.
C’était l’époque où beaucoup "d’intellectuels" et autres "sociologues" glosaient sur les grands yeux, sur les petites jupettes, ou bien encore sur la violence. C’était l’époque où, sans rire, des soi-disant "experts" pouvaient mettre sur le même plan un dessin animé télévisé comme Sailor Moon et un film d’animation révolutionnaire comme Akira. C’était l’époque du post-Club Dorothée et des débuts de "l’ordre moral" (Ségolène Royal secrétaire à l’Education) où il devenait complètement inconvenant de diffuser des programmes à contenu violent ou parfois un peu grivois (Ken le survivant, Nicky Larson…) et où les mangas furent donc supprimés de l’antenne. C’était l’époque où Le Monde et Télérama ne se branlaient pas encore la nouille sur certaines œuvres magnifiques comme celle de Mamoru Oshii ou Hayao Miyazaki (ces derniers n’étant toutefois que les arbres qui cachaient la forêt). C’était l’époque des fanzines et de quelques librairies spécialisées.

Et puis tout a changé. Les éditeurs français, qui ont fini par comprendre que ça pourrait intéresser quelques personnes, se sont mis à commercialiser des vidéos puis des DVD, ainsi que des BD. Quelques grands films d’animation sont sortis au cinéma. Une certaine reconnaissance critique les a accompagnés. Maintenant on en bouffe du manga. Grosso modo deux tendances ont présidé à ce défrichage : la découverte de pans entiers jusqu’ici inconnus (sinon des fans purs et durs) ; la vague "nostalgique" récupérant la génération Goldorak entre temps devenue grande (et ayant du pouvoir d’achat).
On ne peut que se réjouir de la popularisation des mangas toutes formes confondues. Ce qui est regrettable en revanche, c’est que la télévision exploite finalement assez peu ce créneau. La 5e diffuse quelques mangas (d’ailleurs pas mal de "vieux trucs", peut-être pour faire le lien entre les générations ?) mais globalement ça ne se bouscule pas au portillon… Canal+ a lui aussi fait quelques tentatives mais ça reste marginal. L’époque du Club Dorothée et de La Cinq semble bel et bien révolue, c’est désormais sur le marché de la vidéo et du DVD qu’il faut s’orienter. C’est mieux que rien !

Tout ça pour dire qu’encore une fois la France était en retard : alors qu’aux Etats-Unis, mais aussi dans certains pays d’Europe (Angleterre et Italie en tête) les mangas avaient déjà fait l’objet de larges diffusions, il a fallu plus longtemps au Français moyen pour profiter de l’offre foisonnante (et il est vrai très inégale).
Bref, l’excès de conformisme de notre pays a parfois de quoi agacer…

23.11.2006

"Le Japon vu par 17 auteurs"

medium_japon.jpg Le Japon, on le sait, fascine durablement et profondément la civilisation occidentale depuis son ouverture à celle-ci, courant 19e siècle. La France n’a pas été la dernière des nations de l’Ouest à manifester son intérêt malgré les stéréotypes qui ont pu un temps compliquer les choses, et les exemples sont légions : de Barthes (L’Empire des signes) à Chirac (sa passion pour les sumos), en passant par les impressionnistes et leur fascination pour les estampes.
Depuis une trentaine d’années maintenant, et cela correspond pile poil à ma génération, l’une des clés d’entrées vers l’univers nippon ce sont les mangas, que je prends ici (l’on me pardonnera) dans leur acception la plus large, c’est-à-dire à la fois la BD et les anime.

C’est sans doute dans ce cadre qu’il faut plus particulièrement situer l’initiative que constitue la publication (qui date déjà de 2005) du volume Japon, le Japon vu par 17 auteurs. L’objectif du livre, c’est de proposer 17 BD très courtes autour de ce thème très large qu’est le Japon, mais en partageant l’exercice entre 8 dessinateurs francophones et 9 dessinateurs japonais, comme un échange culturel. Chaque auteur est de passage ou réside dans l’une des huit villes japonaises sélectionnées, et se doit de proposer une œuvre en rapport avec cette ville ou cette région. Il est logique que le projet soit largement porté par Frédéric Boilet, ce dessinateur français qui vit au Japon et qui constitue en tant que tel le véritable pivot entre les deux cultures.

L’intérêt d’un tel volume (en plus de proposer des univers visuels très différents et de mieux connaître des auteurs d’importance tant dans le contexte francophone que nippon) est de voir comment chacun a traité son sujet, quel angle d’attaque il a privilégié.
Dans ce cadre, il ne sera pas surprenant de constater que très souvent, les auteurs francophones ont utilisé le prisme disons "sociologique" tout en s’appuyant sur leur expérience intime. C’est, en caricaturant un peu, l’Occidental qui découvre la civilisation japonaise, déstabilisante à plus d’un titre, d’où toujours un décalage un peu ironique et un jeu sur les représentations attendues, les clichés, etc.
A cet égard, l’une des plus révélatrices (et des plus amusantes) est la petite histoire de Joann Sfar qui raconte comment son ami français Oualtérou, qui vit au Japon, lui fait part de sa "vision tellement personnelle de son pays d’accueil".

Autre grande tendance de l’ouvrage, côté japonais cette fois-ci, une réflexion sur les valeurs "traditionnelles" du Japon, souvent pour mieux accentuer le décalage avec d’autres aspects, hyper-modernes ceux-là, du pays. Cela est particulièrement visible dans le travail de Taiyô Matsumoto dont le graphisme s’inspire largement des estampes japonaises (à noter également quelques influences chinoises), ou bien encore dans celui de Moyoko Anno qui campe le décor dans un Japon poétique et féodal alors que son trait est proche du shôjô manga.

Dernière tendance, l’intimisme qui semble être une valeur partagée par les deux camps, mais selon des modalités assez nettement différentes. Côté francophone, on flirte parfois avec l’autofiction genre "le cul et moi" (tendance que l’on retrouve si souvent dans la littérature contemporaine, pour le meilleur parfois et le plus souvent pour le pire), ce qui est par exemple le cas d’une Aurélie Aurita que le dessin très alerte et naïf sauve néanmoins.
Alors que, côté japonais, il y a une forme de pudeur beaucoup plus grande, toute en délicatesse et sous-entendus. Révélateurs à cet égard, les très beaux récits de Kan Takahama et surtout de Jirô Taniguchi dont le talent et la subtilité ne sont plus à démontrer (voir ma chronique du 10/05/06).

Finalement, Japon vaut surtout pour cet aller-retour incessant entre les deux cultures et les traditions picturales qui les constituent, dont on voit qu’elles ont de plus en plus tendance (mondialisation culturelle oblige) à s’interpénétrer, s’influencer réciproquement, sans perdre malgré tout leurs spécificités respectives.

Ce type d’initiative démontre sans doute la volonté d’aller un peu au-delà de la surface et des idées toutes faites, de tenter une sensibilisation plus intelligente et plus fine des lectorats à la fois occidentaux et japonais, et elle mérite à ce titre d’être saluée.
L’on attendrait, en toute logique, que le prochain exercice soit déplacé sur nos frontières : que les auteurs japonais viennent en France pour nous raconter quel genre d’histoire courte cela leur inspire. Souhaitons que cela soit dans les projets de Casterman !

20.05.2006

Peter Carey "Au pays des mangas avec mon fils"

Note : 8/10

La traduction "Au pays des mangas avec mon fils" trahit le titre original, par ailleurs infiniment plus riche : Wrong about Japan: a father's journey with his son.
On peut bien sûr comprendre la stratégie commerciale : mentionner "mangas" dans le titre français risquait d'attirer un public plus "djeuns". Mais enfin bon... passons.

Peter Carey n'est pas le premier venu. Il a déjà été, à deux reprises, lauréat du Booker Prize (la plus haute distinction littéraire britannique) même si, ici, il ne s'agit pas d'un roman mais d'un récit.
Cela me fait remarquer en passant que les anglo-saxons, malgré leurs nombreux défauts présumés, et notamment celui d'être un peu "béotiens", sont quand même ouverts sur les cultures extérieures, y compris les plus contemporaines : bien sûr ils "colonisent" culturellement le reste de la planète mais, en même temps, ils ont été les premiers en Occident à importer les mangas et faire découvrir des chefs-d'oeuvre comme Akira. Bref, tout n'est pas toujours si simple et simpliste...

Au départ, Peter Carey n'a pas de passion particulière pour le Japon. C'est son fils de douze ans qui va "bloquer" sur ce pays et sa culture grâce, d'abord, à la location du film L'Ete de Kikujiro de l'illustre et génial cinéaste "Beat" Takeshi Kitano, puis à la lecture enthousiaste de plusieurs mangas.
Sans doute pour tenter de recréer une sorte d'intimité qu'il est en train de perdre avec son fils, qui sombre dans l'adolescence, Carey va donc s'immerger dans ce monde qui, très vite, le fascine. A tel point qu'il propose à son rejeton de partir pour Tokyo.
Le sujet de Au pays des mangas avec mon fils se veut ainsi double : une réflexion sur la culture japonaise via le prisme des mangas d'une part ; d'autre part, la relation d'un père et d'un fils au travers d'un ersatz de road movie, qui n'est pas loin par instants de rappeler le Lost in Translation de Sofia Coppola.

En effet, l'une des leçons du livre (et l'on comprend mieux du coup le titre original), c'est que tout ce que Peter Carey croyait avoir compris sur le Japon était largement .. faux ou surinterprété ou fantasmé. Le nombre de passages où l'on lira : "je croyais que ... mais je me trompais" sont légions.
Le plus souvent d'ailleurs, ce sont ses interlocuteurs (car Carey et son fils vont faire beaucoup de rencontres) qui, de façon ironique et malicieuse, le feront se sentir un peu bébête et décalé en lui suggérant que l'interprétation qu'il fait des choses est à l'opposée de leurs propres intentions.

Mais au-delà de ces considérations le lecteur, qu'il soit néophyte ou au contraire déjà familiarisé à l'univers du Japon et aussi des mangas, suivra avec intérêt Carey et son fils dans ses interviews de grands maîtres de l'animation japonaise : Hiroyuki Kitakubo (réalisateur de Blood: The Last Vampire), Yoshiyuki Tomino (créateur de Mobile Suit Gundam) et, bien sûr, Hayao Miyazaki (réalisateur, entre autres, de Mon voisin Totoro, Porco Rosso, Princesse Mononoke, Le voyage de Chihiro).

Bref, à l'issue de ce voyage au Japon, l'air de rien, avec subtilité et par petites touches, malgré la désorientation et les impasses que nous fait partager Carey, nous avons l'impression d'avoir voyagé et appris : sur le kabuki, sur l'art de fabriquer les sabres, sur les conditions de vie durant les bombardements de la Seconde guerre mondiale, et sur bien d'autres choses encore.
N'est-ce qu'une illusion ou bien, malgré ce qu'il pouvait craindre dans un de ses moments de découragement, Peter Carey (et donc le lecteur) est-il parvenu à, ne serait-ce qu'un tout petit peu, "rompre la surface de cette culture" ?

17.05.2006

Q-ta Minami "Adieu Midori"

Note : 7,5/10

"Ce que veulent les femmes". Tel était le titre, voici quelques années, d'un film avec Mel Gibson (avant qu'il ne pète les plombs et nous affuble d'une Passion du Christ à gerber).
A cette question (éternelle et insoluble), beaucoup de manga dessinés par des femmes tentent d'apporter des réponses (voir aussi ma chronique sur "X day" du 16.04.06). Adieu Midori en fait partie.

Yûko est une jeune femme un peu dans la dèche. Elle bosse dans une fabrique de jouets mais ne gagne presque rien, elle aurait bien besoin d'arrondir ses fins de mois.
Elle avoue être solitaire et pouvoir très bien se passer d'amis .. elle a juste besoin d'un mec ! Donc elle couche avec Yutaka, mais leur relation n'est pas "officielle". Le garçon a d'ailleurs déjà une petite amie qui vit loin d'ici et qu'on ne verra jamais tout au long de l'histoire.
Yutaka va la rancarder pour un job de nuit qui lui permettrait de mettre un peu de beurre dans les épinards : hôtesse dans un bar. Ce que, un peu contrainte, elle va finir par accepter.

Adieu Midori est une histoire assez courte et linéaire mais intéressante dans le sens où son héroïne ne se livre quasiment pas. On ne sait pas vraiment, au final, ce qu'elle pense ni pourquoi elle agit comme elle agit. D'ailleurs il semble bien qu'elle même ne le sache pas. Simplement, la peau de Yutaka l'attire comme un aimant donc dès qu'il lui propose de coucher .. elle couche !
Pour Yutaka, c'est la même chose. C'est un type complètement paumé, égoïste et puérile, simplement il attire les filles et en joue, sans trop se remettre en question.

Ce manga vaut avant tout pour son style graphique très épuré voire simpliste mais que j'ai personnellement trouvé remarquable. Il sert à merveille la narration plutôt "neutre" et elliptique, avec laquelle le lecteur doit en quelque sorte se débattre pour lire entre les lignes.
Après, l'esquisse de réflexion morale sur la "nouvelle génération" (qui ne sait pas trop ce qu'elle veut ni où elle va) est également intéressante. Elle est assez typique d'un questionnement japonais qui va du trash littéraire (type Murakami Ryu) à des bluettes plus sentimentales (mangas notamment).
Questionnement que, du reste, on retrouve aussi largement dans les romans occidentaux contemporains : qu'on se souvienne par exemple des premiers romans de Bret Easton Ellis comme Moins que zéro et Les Lois de l'attraction.

Moins cérébral que Catherine Breillat, moins mièvre que Barbara Cartland, Adieu Midori est pile au milieu. C'est plutôt une réussite.

10.05.2006

Jirô Taniguchi "Le Journal de mon père"

Note : 10/10

C'est bien connu, les relations père/fils ne sont pas toujours faciles... Pour exprimer ce qu'un fils ressent souvent pour son père, il y a la frustration à la Kafka, plutôt violente et viscérale, et puis la frustration à la japonaise, où mélancolie et non-dits priment sur les sentiments exacerbés.

Dans ce récit magistral intitulé Le Journal de mon père, Taniguchi met en scène Yoichi, un salaryman marié qui apprend que son père vient de mourir. Comme souvent au Japon, le fils vit "à la ville" alors que ses parents vivent très loin, à la campagne. Le lecteur apprend dès le départ que cela faisait quinze ans que Yoichi n'avait plus vu son père et son village. Yoichi va partir seul, sa femme le rejoignant plus tard le temps de prendre ses dispositions.

Ainsi commence ce manga qui va permettre à Taniguchi de dérouler les souvenirs de Yoichi. Par petites touches intimistes et impressionnistes, celui-ci va revenir en arrière et tâcher de comprendre pourquoi lui et son père en sont arrivés là. Car évidemment, les choses sont beaucoup moins manichéennes et tranchées que Yoichi ne veut le laisser paraître au départ.

En se replongeant dans sa vie passée, en se confrontant aussi à la veillée funèbre et à son village, ses vieilles connaissances, sa soeur, Yoichi se rend compte qu'il a mal compris et mal jugé son père. Seulement il est trop tard et les regrets s'installent : "je découvrais peu à peu des facettes de mon père qui m'étaient inconnues. Je prenais conscience du fossé que j'avais creusé pour échapper à tout dialogue avec lui."

Une scène est particulièrement émouvante : sa femme l'a rejoint. Assis tous les deux sur un banc, sans larmes, avec pudeur et retenue, elle lui dit simplement : "Ton père... c'était vraiment quelqu'un de bien. Tant de personnes l'aimaient. Quand je l'ai vu pour la première fois, lorsque tu m'as présentée à ta famille, j'ai tout de suite pensé que tu lui ressemblais beaucoup." Façon subtile de réconcilier le père et le fils en montrant combien les caractères, alors qu'on les croit opposés, sont proches.

Ce manga n'a rien d'un "manga" au sens péjoratif qu'y mettent certaines personnes. Le graphisme est fortement d'influence européenne, quant à l'intrigue comme on l'a vu, elle ne met en scène aucun ado attardé, aucun élément SF ou héroïc fantasy. Tout ça pour dire à ceux qui considèrent que le manga n'est pas "leur tasse de thé" qu'ils peuvent sans grand risque lire Le Journal de mon père.
D'ailleurs à ce niveau de profondeur et de scénarisation, est-on encore dans la BD ?

03.05.2006

Osamu Tezuka "L'histoire des 3 Adolf"

Note : 8/10

Quand on ne s'intéresse pas plus que ça au manga, on connaît souvent Osamu Tezuka, le "dieu du manga", pour Astro Boy, Le Roi Leo (qui a fortement inspiré le Roi lion de Disney) ou encore Princesse Saphir. Parce qu'on se souvient des anime à la télé quand on était petits.

Quand on connaît mieux cet univers, on sait que l'oeuvre de Tezuka est protéiforme et très loin de cette seule image d'Epinal, un peu "gamine", qui en fait le "Disney nippon".
Mais, au milieu de cet océan de très bons mangas qu'il a publiés tout au long de sa carrière (Phénix, Metropolis, Black Jack...), sans doute L'histoire des 3 Adolf est-elle l'une de ses oeuvres les plus expressives, celle peut-être qui marquera le plus les esprits.

L'un des 3 Adolf, c'est bien sûr Hitler. La toile de fond de cette histoire est donc le nazisme, en Allemagne comme au Japon (qui, rappelons-le, fut éminemment militariste dans les années 20 et 30, ce qui déboucha sur une alliance avec le régime hitlérien avant la débâcle d'Hiroshima et Nagasaki).
Les deux autres Adolf sont de jeunes garçons qui vivent au Japon : l'un est d'origine juive, Adolf Kamil, l'autre, Adolf Kauffman, est allemand par son père (ambassadeur) et nippon par sa mère. Au départ, ils sont amis. Mais, chemin faisant, le destin se chargera de les séparer.

Le noeud de l'intrigue, ce sont des documents détenus par des résistants au nazisme émergent puis dominant, prouvant qu'Hitler aurait dans les veines ... du sang juif. Révélation éminemment explosive qui ferait vaciller le régime, et que par conséquent la police tient à tout prix à récupérer.
Quant au fil conducteur, il s'agit de la figure de Togué, journaliste, dont le frère a payé de sa vie la découverte de ce secret. Figure qui rendra possible la narration de cette histoire, narration au demeurant complexe, croisée, qui saute dans le temps et l'espace et rend donc la lecture de ce manga, tout sauf linéaire, extrêmement plaisante.

Le graphisme de Tezuka est ici très sobre mais aussi très expressif, tantôt au service de l'action (poursuites, scènes de combats), tantôt à celui de la psychologie (les drames intérieurs, nombreux, qui se nouent sont magnifiquement mis en images).
Au final, malgré la gravité du sujet, la lecture n'a rien de pesant et, par ailleurs, j'ai personnellement trouvé qu'un certain nombre de clichés et de "facilités" étaient évités : du genre les nazis c'est tous des méchants, les autres c'est tous des gentils. Le moment où Adolf Kauffman "bascule" dans le nazisme pur et dur est tout sauf manichéen, quant aux motivations qui sont les siennes, on sent bien qu'elles sont plus liées à des traumatismes et des déceptions personnels qu'à une véritable "idéologie" enracinée au plus profond. Hanté à la fois par les figures paternelle et maternelle, incapable de trouver sa place entre Allemagne et Japon, sa "chute" montre à quel point Tezuka peut être subtil et non démonstratif.

Je conseille donc la lecture de ce manga, uniquement sur 4 volumes, ce qui est assez peu. Il devrait permettre de (re)découvrir les immenses capacités de ce grand artiste qu'était Osamu Tezuka.

16.04.2006

Setona Mizushiro "X day"

Note : 9/10

X day a les apparences du shôjô manga (i.e. manga principalement destiné aux filles). Pourtant, l'intrigue qui se noue entre deux garçons et deux filles dans un lycée japonais insuffle très rapidement une atmosphère oppressante et ambiguë qui met le lecteur mal à l'aise.

L'originalité de ce manga est d'être bref : deux tomes seulement. Pour ceux qui en ont ras-le-bol des sagas sur vingt volumes ou plus, c'est donc déjà un plus. Par ailleurs, c'est le rythme de l'histoire, sa relative étrangeté qui devraient fasciner le lecteur.

L'histoire tourne autour de Rika, une jeune fille un peu désabusée et froide, qui sauve les apparences mais qui en réalité se déteste. Cette image négative est plus particulièrement due à sa blessure à la cheville (qui l'a dégoûtée du saut en hauteur, discipline dans laquelle elle excellait) et surtout à sa rupture avec un garçon avec qui elle était sortie pendant trois ans. Sur le net, elle rencontre trois autres personnes avec qui ils commencent à caresser un projet un peu tordu : faire sauter leur lycée.

L'intérêt de l'histoire est de sans cesse interroger le rapport entre fantasme et réalité. D'interroger aussi les motivations des différents protagonistes. A-t-on une très bonne raison pour basculer dans la violence, ou pas ? Qui est "normal", qui est "anormal" ?
Mais, au-delà, c'est également de réfléchir sur les notions de passé, de regret, de tournant(s) dans une vie qui peuvent ou pas décider de la suite. La mangaka, Setona Mizushiro, l'explique d'ailleurs elle-même sur la couverture du livre : "Il m'arrive souvent de regretter : 'si j'avais fait ça (si je n'avais pas fait ça) à ce moment...' Et c'est tourmentée par ce genre de pensées que je vis quotidiennement. Pourtant, même si je pouvais revenir à 'cet instant', je pense que je referais à coup sûr les mêmes choix."

Sentiments que nous avons tous ressentis et qui font la force de ce récit. Je trouve que celui-ci a des points communs avec le film Elephant de Gus Van Sant, mais dans un genre complètement autre et pour en arriver à des visions très différentes. Un manga assez intéressant qui vaut le coup d'être lu.

Toutes les notes