29.06.2007
Considérations inutiles (VI) - Amnésie
L’amnésie semble être un phénomène en plein essor à l’ère de la surinformation.
Prenons TF1. La chaîne nous propose, depuis quelques jours, une nouvelle émission de télé-réalité : Secret Story.
Le concept : de jeunes crétins enfermés dans un loft, filmés 24h/24 et qui seront, tour à tour, éliminés. Cela rappelle à chacun la fameuse Loft Story qui sévissait sur M6 voici quelques années. Loana, Jean-Edouard, des prénoms qui resteront à jamais associés à ce programme mythique.
TF1 ne cherche pas à cacher la parenté : c’est d’ailleurs le sémillant Benjamin Castaldi qui présente Secret Story, lui qui à l’époque présentait le Loft. Difficile de faire plus explicite.
Mais là où ça devient très drôle, c’est qu’il faut se rappeler de la réaction de Patrick Le Lay, PDG de TF1, au moment où M6 avait lancé Loft Story. Indignation, réprobation, car à l’époque lui et Etienne Mougeotte avaient voulu nous faire croire que TF1, quant à elle, prendrait la route de la "quête du sens". C’était bien sûr avant Nice People, La Ferme aux célébrités, le retour de la Roue de la fortune, c’était aussi avant les théories marketing de Le Lay autour du "temps de cerveau humain disponible".
Prenons l’Europe maintenant.
Mai 2005 : le choc. Les Français disent non au référendum sur le traité constitutionnel. L’Europe est en panne, la crise s’installe, oui mais malgré tout cocorico : les Français ont fait entendre leur voix, ils ont débattu, se sont exprimés démocratiquement, ils ont remis les préoccupations sociales au cœur de cette usine à gaz, et même si le plan B promis semble long à venir l’essentiel c’est que le peuple souverain ait été entendu et que sa volonté soit faite.
Juin 2007 : depuis quelques jours, chacun dans notre pays se flatte de la pugnacité sarkozyenne qui rend à la France son rôle de co-moteur de l’Union Européenne, qui accomplit le tour de force de faire adopter un mini-traité relançant le processus.
Le référendum démocratique avait été clair : c’est non. Ce vote l’est tout autant : c’est oui, ça n’est plus non. On arrête la déconne maintenant. Personne ne semble réellement s’en émouvoir.
Je précise que je dis cela d’autant plus tranquillement que j’ai voté oui à ce référendum, et que j’ai toujours trouvé stupides les arguments consistant à dire que le plan B allait nous sauver. Il n’y avait donc pas de plan B, nous le savons maintenant, quant aux avancées du traité de l’époque certaines n’existent même plus dans ce mini-traité. Lequel n’est un mini-traité qu’en surface, car il reprend en réalité les traités anciens en y intégrant des amendements, ce qui rend le tout encore plus complexe. Paradoxe : on perd encore plus en lisibilité, alors que l’un des principaux griefs faits à l’époque était… l’illisibilité !
Mais le problème n’est pas là : le problème semble plutôt être qu’en seulement quelques mois, on revient sur ce qui avait été déclaré ou décidé, l’air de rien, en passant.
L’on compte sur l’absence de recul critique, sur la défaillance de mémoire de ceux qui feraient éventuellement remarquer qu’on nous dit blanc aujourd’hui alors qu’on nous disait noir hier.
Tout cela est assez troublant et pose finalement une question dont la réponse n’incite pas forcément à l’optimisme : nous sommes surinformés, nous sommes théoriquement détenteurs d’un maximum d’éléments pour nous forger une opinion, mais il semble que ce savoir soit profondément éphémère. Laissez passer quelques mois et qu’en reste-t-il ?
Faut-il comparer la société de l’information au fleuve Léthée ?
21:38 Publié dans Considérations inutiles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, démocratie, médias, télévision, france
05.06.2007
Considérations inutiles (V) - Tout a-t-il déjà été fait ?
Les temps "postmodernes", comme on les appelle, sont entre autres minés par cette question lancinante : tout a-t-il déjà été fait ?
A cette question quasi-métaphysique, les postmodernes auraient volontiers tendance à répondre par l'affirmative. Oui, tout aurait déjà été fait, nous n'aurions plus qu'à ressasser, redire, imiter (éventuellement en moins bien) ce qui nous a précédés. La crise du sens et de la représentation culminerait donc dans cette certitude qu'il n'y a plus rien à découvrir, plus rien d'original à créer, que le meilleur est irrémédiablement derrière nous. Nous ne serions même plus des nains juchés sur des épaules de géants.
J'ai, comme mes compagnons de fortune embarqués dans cette époque, plus d'une fois éprouvé ce sentiment minant. Et pourtant la providence place parfois en travers de notre route un petit fait, en apparence anodin, qui vient relativiser le pessimisme ambiant.
C'était le cas ce samedi matin, alors que j'émergeais un peu tard d'une nuit réparatrice. Encore enveloppé par les brumes du sommeil, tâtonnant jusqu'au frigo afin de me servir un petit verre de jus d'orange qui, à n'en pas douter, me permettrait de me décoller les yeux, j'entendis au loin... la télé branchée sur... le "Hit Machine" de M6.
Pour ceux qui n'ont pas la télé (certains, je le sais, lisent ce blog), une petite précision : le "Hit Machine" est une émission ancestrale présentée par Charly et Lulu (je ne sais plus lequel est le blanc et lequel est le noir) dont le principe est ma foi très simple : proposer une sorte de classement des meilleures ventes de disques de la semaine, avec l'intervention des artistes en plateau. Toujours en playback bien évidemment, et souvent aussi en différé.
Bref je me dis : "Ah non, pas le Hit Machine !" Rien de pire en effet pour commencer un samedi matin que la télé, et en plus cette émission qui ne peut que vous consterner sur le goût musical majoritaire du moment.
Je me présente devant l'écran, flanqué de mon jus d'orange, déjà prêt à interrompre tout ceci mais alors l'image me saute aux yeux, m'arrête, m'interpelle, me fascine. Sans doute influencé par d'autres émissions du style "Le plus grand cabaret du monde" (Patrick Sébastien tous droits réservés) le "Hit Machine" a, semble-t-il, élargi son show. En plus des talentueux artistes de variétés qui se succèdent en plateau, les chansons sont à l'évidence entrecoupées de numéros (il n'y a pas d'autre mot).
Ici, le numéro est le suivant : un pizzaiolo qui jongle et exécute des acrobaties avec des pizzas. Enfin, soyons honnête : de la pâte à pizza déjà modelée pour ressembler à une pizza mais, je rassure le lecteur, de la pâte encore crue et non encore pourvue de sauce tomate, petits oignons, fromage ou autres lardons.
Sur une musique techno-dance le type exécute donc quelques acrobaties, la pizza faisant tantôt office de frisbee, tantôt de ba-balle. Oui, le bestiau a indéniablement un sacré coup de main. A la fin de son numéro d'ailleurs, il rejoint les animateurs affublés de la sémillante actrice Ingrid Chauvin (elle semblait être ici pour faire de l'autopromo : elle joue dans une série diffusée par M6) et leur propose un cours accéléré pour apprendre à jongler avec la pizza. On s'en doute, le résultat n'est guère concluant.
Bref j'en reviens à mes considérations initiales. Dans un monde parfois désanchanté, je trouve plaisant de constater que la créativité humaine continue de repousser les limites. Il eût été tellement facile de céder à un numéro déjà mille fois vu, se laisser porter par la pente de l'imitation, de la pâle copie. Que nenni, notre saltimbanque repousse ici les frontières. Sans doute pizzaiolo de formation, ayant sans doute épaté, dans son resto ou son camion, les clientes en faisant virevolter sa pâte à pizza, le bougre a pris conscience de son talent et du potentiel commercial qu'il pourrait en tirer. Et ça marche : le voici en vedette au "Hit Machine".
Ce bonheur d'entreprendre, je l'aurais assez volontiers rapproché de l'élection récente de Nicolas Sarkozy. Ne nous disait-il pas, avec sa fougue et son allant, que "tout devient possible" ? Force est de constater, pourtant, que son élection est trop récente pour que la geste de ce pizzaiolo, sans doute déjà mûrement réfléchie, en soit un effet direct.
Mais bon, contentons-nous de nous féliciter : que ce soit en art ou en affaires, des territoires sont encore vierges, ils attendent d'être défrichés, simplement faut-il avoir cet esprit d'innovation et d'entreprise qui seul permettra de relever le défi. Oui, décidément tout est encore possible, tout devient encore possible.
14:49 Publié dans Considérations inutiles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, Politique, entreprise
08.05.2007
Considérations inutiles (IV) - Paradoxes
La société française est aujourd’hui pleine de contradictions. Prenons, au hasard, l’élection de Nicolas Sarkozy.
Je ne peux effectivement m’empêcher d’y déceler un paradoxe, il me semble peu souligné : sa fin de campagne a été marquée par sa volonté de "liquider" l’héritage de Mai 68. Ses partisans (ainsi que la prétendue "majorité silencieuse") ont applaudi des deux mains. Force est de constater que la gauche elle-même ne fait plus une apologie sans réserve de mai 68 (même si Ségolène Royal et bien d’autres ont rappelé, à fort juste titre, que mai 68 avait permis à la société française d’obtenir un certain nombre d’acquis et d’entrer dans la modernité).
Mais comment ne pas voir ceci ? Ceux qui ont voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy sont aujourd’hui du côté des "vieux". Or, quel âge avaient ces vieux en mai 68 ? Facile à faire comme calcul : autour de 20 ans. Que nous dit donc le vote Sarkozy si les gens qui ont voté pour lui l’ont fait au nom de cette pseudo "liquidation" de l’héritage ? Eh bien qu’ils liquident leur propre héritage.
Plus fort encore : ce sont les gens de cette génération, qui ont bénéficié des "trente glorieuses", dont le parcours professionnel, financier et même sexuel a été plus favorable (à tous égards) que celui des générations ultérieures, bref ce sont ces gens qui ont eu une vie plus facile et plus épanouie que celle des nouvelles générations, ce sont ces gens qui sont déjà partis ou qui vont partir plus tôt à la retraite par rapport à leurs cadets, ces gens qui ont pu beaucoup plus facilement décrocher un emploi et être propriétaires, ce sont ces gens qui votent maintenant Sarkozy et qui font la morale aux jeunes : la fête a assez duré ! va falloir se remettre au boulot ! va falloir bosser plus longtemps !
L’un des vrais clivages en France, à mon sens, est générationnel : une assez grande frustration à l’égard des aînés mature depuis déjà un moment chez ceux qui ont entre vingt et quarante ans aujourd’hui : car oui, nos aînés sont TOUS des post-soixante huitards ! il n’y a pas que les "gauchos" qui le sont, ce serait trop facile !
Cette nouvelle génération des 20-40 ans est majoritairement beaucoup plus raisonnable et sage que la précédente ne le laisse penser : elle a intégré depuis longtemps le fait qu’il fallait "se serrer la ceinture" et que dans la vie on n’obtenait rien facilement. Elle n’est plus aussi fortement marquée par les vieux rapports de force et les vieilles idéologies, elle n’est plus dans les oppositions binaires qui continuent de structurer une certaine partie des discours en France. Mais ce qui commence à la gonfler par-dessus tout, ce sont ces "vieux" qui désormais décident qu’il faut moraliser et donner des leçons : ils ont sans doute en partie raison mais ils représentent un gigantesque hôpital qui se fout de la charité.
Il faudra bien en finir avec les anathèmes et les slogans faciles, il faudra bien trouver certaines solutions équilibrées à certains problèmes au demeurant parfaitement cernables. De ce point de vue, il n’est pas certain que les deux candidats du second tour soient aussi "modernes" que ce que l’on veut bien nous dire.
13:45 Publié dans Considérations inutiles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : politique, présidentielle, Présidentielles, france, 2007
20.04.2007
Considérations inutiles (III) - De l'élitisme, de l'égalité des chances, de l'ascenseur social
Bien qu’on entende déplorer à tout bout de champ la panne de "l’ascenseur social" et que toutes les déclarations d’intention insistent sur le fait qu’il faut "réparer" ledit ascenseur, l’élitisme et toutes les notions qui lui sont associées (qui a encore envie de se faire traiter d’ "intello", de "méritant" etc. ?) ne sont certainement pas très à la mode.
A la base de cette méfiance, voire de ce rejet, l’on trouve sans doute l’amour inconditionnel pour l’égalité et les erreurs de raisonnement auxquelles cet amour a pu conduire. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, la baisse du niveau scolaire (ou tout au moins la baisse du niveau d’exigences pour ce qui concerne les savoirs de base et les barèmes de notation des copies) a pu être justifiée par le fait qu’il n’était pas possible de creuser à l’excès le fossé entre les "bons" et les "mauvais" et qu’il ne fallait pas "pénaliser" trop lourdement l’élève en difficulté.
Plus immédiatement, il est probable que les nouvelles valeurs dominantes de la civilisation contemporaine (consommation, médiatisation, culte de la "célébrité" au sens large et de son corollaire, l’argent facile et l’immédiateté) aient notablement aggravé la ringardisation de termes tels que "culture", "savoir", etc. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, les exemples réussis d’ "ascenseur" concernent presque toujours le sport (football en tête). C’est le seul domaine (un domaine par ailleurs plus que contestable, eu égard notamment aux salaires exorbitants de ceux qui le pratiquent à haut niveau) où la notion d’effort a encore un vague sens. Pour le reste, chansons de variétés (rap notamment), médiatisation télévisuelle etc. l’apparence de la facilité s’est imposée. Mais sport ou pas sport, effort ou pas effort, dans tous les cas le mépris pour tout ce qui touche à "l’esprit" est notable.
Ces phénomènes sont toutefois suffisamment connus pour ne point trop s’y attarder. Plus intéressant, il faut noter que cette notion d’élitisme est à la base d’un paradoxe. En effet, ce sont souvent les élites qui ont pu dénoncer (et dénoncent encore) l’élitisme ; de même, ce sont parfois ces mêmes élites qui renoncent à la notion d’élitisme "républicain" (adjectif magique qui, seul, permet encore d’employer le terme élitisme sans trop de suspicion), glissant au contraire vers la démagogie ou le populisme, allant jusqu’à saper les valeurs intellectuelles que la civilisation avait forgées. Le cas fait de l’éducation est révélateur de cette tendance.
Bien sûr dans les discours, et notamment à droite, le mot "mérite" est agité comme un étendard, en général pour dénoncer le "nivellement" auquel le camp adverse aurait conduit la société. Si les faits suivaient le discours, peut-être ce combat idéologique aurait-il quelque sens. Malheureusement, force est de constater qu’au-delà des déclarations, une vraie politique d’élitisme républicain et d’égalité des chances n’est ni réellement appliquée, ni dirait-on réellement souhaitée et envisagée. On nous parle certes de "travailler plus" et de se "lever tôt le matin" pour que les "efforts" soient "récompensés", mais cela n’a évidemment aucun rapport avec la notion d’élitisme républicain et d’égalité des chances, dont la doctrine s’appuyait sur l’école. Bref, on ne se préoccupe pas de la racine, c’est-à-dire la formation de l’individu, on ne nous parle que de l’aspect financier et utilitariste et de "l’après" (lorsque tout est déjà joué et qu’il n’y a plus qu’à accepter son sort).
L’on se tromperait de débat si l’on objectait que la réussite scolaire n’est pas la seule réussite possible. Si l’on objectait que la France, contrairement à d’autres pays, considère finalement que toute orientation hors du circuit scolaire "généraliste" est un échec et qu’elle dévalorise les filières professionnalisantes. Si l’on objectait que la société est faite de cercles et que, dans chacun de ces cercles, une élite peut se constituer (cuisine, mode, bâtiment, etc.), ce qui fait que réduire l’élite aux énarques ou aux sortants des grandes écoles serait une hérésie.
Bien entendu tout cela est vrai, mais en l’occurrence comment ne pas constater que sans un minimum de culture commune, les individus appartenant à une même société ont de plus en plus de mal à vivre ensemble, ce qui crée des sortes de communautés aux frontières de plus en plus étanches ? Comment ne pas constater que sans un minimum de respect accordé au savoir, à la culture, à l’histoire des idées, un individu n’est pas correctement capable de s’exprimer, donc de débattre, donc de s’approprier les cellules de base de la démocratie ? Qu’il est également beaucoup plus intolérant, beaucoup plus ouvert aux préjugés, enclin à croire n’importe quoi, à porter sur les choses et les gens des jugements hâtifs voire erronés ?
Nous touchons ainsi au bout du paradoxe : bien entendu il peut être légitime de critiquer la "domination" exercée par certains, les phénomènes de "reproduction" observés par d’autres, de même qu’il peut être légitime de s’interroger sur les mécanismes d’apprentissage à l’école, etc. Le problème c’est que toujours, ceux qui mènent ces réflexions ont, pour leur part, tous les outils en leur possession. On peut ainsi proclamer que l’orthographe dans le fond n’est pas si importante, on peut trouver que la "culture" du texto est intéressante et soi-même s’y adonner ou l’étudier dans des thèses de linguistique, mais n’est-il pas beaucoup plus facile de le faire lorsque précisément l’on maîtrise correctement l’orthographe ? On peut s’extasier sur la télévision et ses émissions débiles, mais n’est-il pas beaucoup plus facile de le faire lorsque par ailleurs on lit Proust ou Virginia Woolf et que l’on a du recul sur ce que l’on regarde ?
Par conséquent le problème n’est pas de dénoncer "l’abrutissement" télévisuel ou ce genre de choses. Le problème est plutôt de prendre conscience de ceci : un citoyen raisonnablement éclairé est beaucoup plus à l’aise dans la société que celui qui ne maîtrise pas bien le langage, l’écriture, la lecture. Celui qui a suffisamment de mots à sa disposition peut exprimer clairement sa pensée, en général de façon sereine et argumentée, alors que celui qui bute sur chaque mot deviendra vite agressif et coupera la communication.
Enfin, il serait bien naïf de ne pas considérer ceci : la personne raisonnablement éclairée est capable de tenir une conversation avec n’importe qui (du ministre au poissonnier en passant par le prêtre), alors qu’à l’inverse une personne analphabète et/ou inculte n’ira pas bien loin.
La conclusion est donc la suivante : les élites qui ont renoncé à l’élitisme et qui prétendent que ce n’est "pas bien" de vouloir obliger les gens à s’instruire et s’éduquer (au nom de la prétendue dénonciation de valeurs normatives et périmées, éventuellement "réactionnaires"), défendent en fait la société telle qu’elle est avec ses inégalités. Et même ils la renforcent. Ils jouent le jeu de la démagogie, de la débilité et de la décérébration mais en réalité ils ne sont pas dupes : ils savent s’intégrer aussi bien sur la place du marché du coin (à tâter le cul des vaches) que dans le plus sophistiqué des dîners mondains.
A l’inverse le chaland du marché aura l’air d’un gros beauf une fois sorti de son milieu parce qu’il n’a pas les bons outils à disposition et ne sait pas s’adapter à son public. Il ne manie qu’un niveau de langage, contrairement à l’élite qui les manie tous. Un peu comme l’élite qui sait tout à la fois disserter sur la conjoncture économique et passer un coup de balai si sa femme de ménage est malade, alors que la réciproque n’est pas vraie.
La "culture générale" est en réalité seule capable de nous rendre plus polyvalents (à tous point de vue). Une politique éducative élitiste (simplement ambitieuse) consisterait donc à transmettre à chaque élève une culture générale minimale, dont le but serait certes de "s’intégrer sur le marché du travail" pour parler le langage actuel des élites, mais surtout de permettre à tout un chacun de s’exprimer, manier les concepts et exercer son jugement critique. Bref l’élitisme aujourd’hui serait de vouloir tirer tout le monde vers le haut, plutôt que vers le bas.
20:48 Publié dans Considérations inutiles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, présidentielles, Présidentielle, 2007, France, culture, societe
12.04.2007
Considérations inutiles (II) - En finir avec les Présidentielles
En finir avec les Présidentielles. A double titre.
D’abord, effectivement, vivement que cela se termine. Voilà déjà si longtemps que les candidats sont en campagne, voilà déjà si longtemps que nous sommes tous matraqués par leurs discours, les métadiscours, les sondages, les commentaires plus au moins "autorisés" et avisés, que tout cela est devenu proprement insupportable.
Nous touchons ici bien sûr à la limite du retentissement médiatique des phénomènes. Cela concerne la politique : souvenons-nous du référendum européen, pour ne prendre que le dernier exemple en date. Mais cela concerne, plus généralement, tout sujet médiatisé : le procès d’Outreau, la mort de Jean-Paul II, le tsunami du sud-est asiatique ou les inondations de la Nouvelle-Orléans ne sont que quelques exemples paradigmatiques d’une logique qui est toujours la même. L’information, nécessaire au citoyen éclairé, tourne au ressassement et finit par provoquer la colère voire l’indignation. Qui n’a pas, dans un coin de son cerveau, fini par penser : "mais qu’ils crèvent tous dans leur tsunami ces cons !", tant les discours enflaient et mitraillaient tout sur leur passage (mise en abyme : l’événement médiatique comme tsunami).
Bref, vivement que la campagne se termine et qu’on n’en parle plus. Enfin, cela est évidemment faux : non seulement il y aura la prise de fonction, la constitution du gouvernement, le discours de politique générale, le 14 juillet, mais en plus il y aura les législatives. Autant dire que nous n’avons pas fini d’en bouffer, de la politique française.
A un moment donné, cela dit, il faudra bien que la vie, la vraie, reprenne ses droits. La distorsion du réel provoquée par le raz-de-marée médiatique peut en partie se comparer à la gueule de bois. La fameuse image d’Epinal du type qui se réveille après une nuit où il était raide bourré et qui ne se souvient de rien, jusqu’à ce qu’il aperçoive gisant à ses côtés une personne (en général du sexe opposé) avec qui il a, de toute évidence, consommé. Mais le cas des Présidentielles est plus fort encore : il s’agit d’une gueule de bois par anticipation, alors même que l’événement n’a pas encore eu lieu. Nous n’en pouvons plus de quelque chose qui n’est pas encore arrivé, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Mais coupons court.
En finir avec les Présidentielles : peut-être et surtout dans l’autre sens, moins immédiat celui-là et plus figuré. A savoir : les psychodrames que suscitent les discussions politiques (entre amis, dans les familles, au bistrot) valent-ils le coup ? Les ardeurs et raisonnement hystériques, les prises de position militantes et enflammées, tout cela a-t-il finalement un intérêt, et même un sens ?
Que l’on me comprenne bien : je ne suis à aucun moment en train de faire l’apologie de l’abstention ou (ce qui finit par revenir au même) du relativisme absolu consistant à dire qu’ils sont tous pareils et que rien ne sert à rien. Mais je pose simplement cette question : y croyons-nous nous-mêmes, à ces lynchages publics, à ces déclarations de foi, à ces grands discours et ces grandes théories si manichéennes ? Y croyons-nous nous-mêmes, à cette image divine du (de la) Président(e) de la République Française ? A cette figure qui viendra tous nous sauver, cette figure rédemptrice, charismatique et absolument novatrice qui va tout changer, tout "révolutionner" (de préférence en douceur) ?
Qui croit vraiment que cette élection est à ce point cruciale, qu’elle va à ce point influer sur tout le reste de nos vies, qu’il y a là de quoi s’obséder, s’exciter, se rendre littéralement malade ? Qui croit vraiment que le (la) futur(e) Président(e) est omnipotent(e), absolument et complètement compétent(e) sur tout, qu’il (elle) a le pouvoir de tout résoudre en un claquement de doigts ?
Alors que nous invoquons sans cesse et artificiellement les "Lumières", sans doute faudrait-il un peu plus faire appel à la raison plutôt qu’au réflexe quasi-religieux. Que les enjeux soient importants, c’est indéniable. Que, dans notre pays, l’élection du Président de la République soit l’acmé de la vie politique, c’est un fait. Mais l’emballement et la frénésie d’avant la campagne ne sont-ils pas inversement proportionnels à ce qui va se passer après, une fois l’échéance passée et consommée ?
Plus grave encore : par la focalisation démesurée sur l’élection présidentielle, ne cautionnons-nous pas ce que par ailleurs nous prétendons sans cesse dénoncer, à savoir le "monarchisme" de la fonction ? Paradoxe quand tu nous tiens : l’avant élection donne à la figure abstraite du Président l’aura d’un Dieu tout-puissant ; l’après élection pousse en général des millions de gens dans la rue dès la moindre réforme esquissée et entretient l’illusion lyrique de la "révolution" et des "lendemains qui chantent".
La France contemporaine est schizophrène en ayant incorporé deux mythes complètement contradictoires : celui de la monarchie d’un côté, celui de la révolution populaire de l’autre. Cela ne gêne personne de manier tantôt l’un, tantôt l’autre de ces mythes, sans aucune conséquence logique. L’on fait tantôt travailler l’hémisphère gauche du cerveau, tantôt le droit, mais jamais nous ne les sollicitions mutuellement.
Peut-être alors faut-il émettre le vœu (pieu) suivant : que le (la) prochain(e) Président(e) se désacralise lui (elle)-même. Que cette personne accède au pouvoir précisément pour réduire son propre rôle et faire preuve (lâchons le mot !) de modestie. Cette posture n’aurait à mon sens rien de suicidaire et, par ailleurs, ne manifesterait aucun aveu d’impuissance. Bien au contraire, cela permettrait peut-être (on peut toujours rêver) de mettre en valeur d’autres niveaux de pouvoir, qu’il s’agisse du Parlement, des échelons décentralisés, mais aussi des niveaux supranationaux dont on fait tantôt comme s’ils n’existaient pas, tantôt comme s’ils étaient responsables de tous nos maux et empêchaient de toute façon toute évolution intérieure, tantôt comme s’ils étaient notre unique espoir de salut.
Bref le (la) prochain(e) Président(e) pourrait innover en faisant appel à la raison des gens (plutôt qu’à leur pseudo "bon sens"), pourrait faire œuvre de pédagogie en cessant (en fonction des moments) de les materner, les exciter, les mener en bateau, leur faire passer des vessies pour des lanternes. Il (elle) pourrait également innover en démystifiant sa fonction et en organisant de nouveaux pouvoirs et contre-pouvoirs.
Ça n’a l’air de rien, mais c’est sans doute la chose la plus difficile. Partant, elle ne sera probablement pas réalisée.
20:15 Publié dans Considérations inutiles | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Politique, présidentielles, france, 2007, élections, medias, société
09.04.2007
Considérations inutiles (I) - L'autoroute comme darwinisme
Je fais partie de ces Français qui n’ont d’autre choix que prendre leur voiture pour aller travailler. Je passe environ une heure trente par jour dans mon véhicule, en grosse majorité sur l’autoroute.
Cela, bien entendu, m’amène à des considérations peu optimistes sur la nature humaine. Sans doute la circulation routière est-elle un condensé de tout ce que notre espèce a de plus bas et de plus vil dans ses instincts. L’agressivité, la roublardise, l’inconscience, la bêtise la plus crasse y sont portées à un niveau de quintessence fascinant et rivalisent d’imagination.
Il y a tout d’abord ce constat des plus étonnants : une voiture est une pure machine, produite en série par dizaine de milliers. A l’ère de la reproductibilité infinie, la voiture n’a donc par définition rien d’unique ni de singulier. Et pourtant, à rebours de cette idée de bon sens, n’y a-t-il pas quelque chose de profondément captivant à constater qu’une voiture reflète la personnalité de son conducteur ? La Renault dont le propriétaire est simplement normal n’a plus rien à voir avec la Renault de l’hystérique. Cette dernière est presque déformée par la hargne de son pilote : son avant semble se tendre davantage, un peu comme s’il allait vous mordre ou vous dévorer tout cru. Même un klaxon (ou plutôt une sirène de klaxon) acquiert une personnalité propre lorsqu’il est manié par l’hystérique.
Mais le plus intéressant, avec le recul, est le fait suivant : l’autoroute est une application rigoureuse des lois de Darwin, que l’on pourrait résumer par l’axiome suivant : la petite bête est mangée par la plus grosse bête, elle-même mangée par la plus grosse bête, elle-même mangée par la plus grosse bête, etc. etc. à l’infini. On est toujours la petite bête et la grosse bête de quelqu’un d’autre. Leçon d’humilité qu’il ne faudrait jamais oublier.
Or l’automobiliste con (c’est presque un pléonasme) l’oublie sans cesse qui vient vous coller sur l’autoroute, vous coller à tel point qu’il devrait presque vous pousser pour être plus efficace, vous coller alors même que vous dépassez un véhicule qui va pourtant plus lentement que vous et surtout, alors même que vous roulez à la vitesse maximale autorisée. L’automobiliste con (mention spéciale pour les utilitaires et les motos) ne va surtout pas chercher à ralentir un peu histoire de maintenir la distance, il va donc vous coller au plus près, histoire de bien vous montrer qu’il est plus gros et plus fort et que dans cette lutte autoroutière acharnée et sans merci il ne fera qu’une bouchée de vous.
Pourtant, alors que vous vous êtes rabattu, et que l’automobiliste con vous dépasse, derrière lui se trouve l’automobiliste encore plus con qui lui fait subir la même chose, et lui-même d’ailleurs est le plus souvent déjà victime de l’automobiliste encore-encore plus con derrière.
Bref un peu comme dans ces images d’Epinal où les différents poissons se succèdent par taille et sont bouffés par le suivant (plus gros), l’autoroute finalement est régie par les mêmes postulats.
Je crois donc que le plus sage est de savoir renoncer à l’avance à cette course, cette compétition effrénée, en choisissant la voie de droite. En arrivant, par un effort de volonté et de maîtrise des pulsions presque surhumain, à abandonner ce culte de la vitesse et cette obsession de doubler à tout prix, un peu de répit nous est accordé. Et, surtout, l’on peut jouir, en entomologiste avais-je envie de dire, de ce spectacle du darwinisme autoroutier sans cesse renouvelé.
Et puis, si on ne le fait pas par sagesse, sachons le faire par économie : au prix actuel de l’essence, réduire sa vitesse de dix ou vingt kilomètres heure n’est pas à négliger. De cette façon, nous aurons un meilleur pouvoir d’achat (car c’est bien connu les Français ils en ont assez de la "vie chère"), et, cercle vertueux ultime, consommant davantage nous relancerons la croissance et serons ainsi de meilleurs citoyens.
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