06/12/2009

Philip Roth "Exit le fantôme"

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Note : 9,5/10

Certains romans se lisent très rapidement, notamment parce qu’ils sont portés par un ton, une voix, un rythme enlevés et extrêmement prenants. C’est le cas d’Exit le fantôme, la dernière fiction du grand romancier américain Philip Roth. Etonnant comme un écrivain au sommet de son art peut dire tant de choses dans un volume si restreint, puisque le roman n’est finalement pas très long.

Il n’est pas si simple de résumer Exit le fantôme : ou plutôt si, c’est facile dans un premier temps, puisque le narrateur de ce roman (le fameux Nathan Zuckerman, déjà plusieurs fois apparu dans les fictions de Roth et que d’aucuns voudraient voir comme un "alter ego" de l’écrivain) quitte son patelin du Massachussetts, dans lequel il vit reclus depuis onze ans, pour "replonger" dans la grande ville qu’est New-York, au départ uniquement pour rendre visite à un médecin qui pourrait l’aider à pallier ses problèmes d’incontinence.

Pourtant, très vite, les choses vont se dérégler : d’abord, ce sont plusieurs figures qui dévoient, plus ou moins malgré lui, Zuckerman de sa "diète relationnelle" volontaire. Il y a ce couple de trentenaires, Jamie et Billy, qui veulent échanger leur loft avec sa maison de campagne, et voici que Jamie réveille les fantasmes de l’écrivain vieillissant et surtout impuissant. Il y a Amy Bellette, une vieille femme bien mal en point qui fut autrefois la maîtresse d’un écrivain tombé dans l’oubli, un certain E.I. Lonoff, auquel Zuckerman a voué un culte littéraire mais également une fascination un peu trouble. Et, pour finir, le jeune et arrogant Richard Kliman, qui souhaite précisément écrire une biographie de Lonoff, persuadé d’avoir découvert son "secret" (une histoire d’inceste), pour, paradoxalement, l’arracher à l’oubli littéraire dans lequel la postérité l’a plongé, et qui harcèle Zuckerman pour en savoir davantage, sachant que lui et Lonoff se sont autrefois fréquentés.

L’action se passe en 2004, soit trois ans seulement après le 11-septembre, précisément au moment de la réélection de George W. Bush, un W. que Jamie et Billy, intellectuels new-yorkais bon teint, n’auraient jamais pensé voir reconduit à la tête du pays. Au moment où l’époque est, par ailleurs, comme étouffée par le conformisme et de nouveaux habitus (notamment la manie de parler au téléphone portable partout dans les lieux publics, ce qui donne lieu dans le récit à un morceau de bravoure), que vient donc faire Zuckerman, le reclus, dans cette fourmilière ?

C’est l’une (il y en a bien d’autres) des ambiguïtés de ce roman superbe, dont je disais qu’il ne cesse, chemin faisant, de se "dérégler". En effet, plus le récit avance, plus le lecteur est déstabilisé : d’abord par ces dialogues théâtraux (et totalement fantasmés) entre le vieux Nathan Zuckerman et la jeune et belle Jamie Logan, insérés dans le fil de l’intrigue mais en même temps complètement à part, l’entrecoupant, signifiant le pouvoir et la souveraineté de la fiction, du fantasme, plus largement de la création littéraire. Ces dialogues (simplement rythmés par les mentions : ELLE / LUI) sont une sorte de matrice dans l’imagination libidineuse et mélancolique de Zuckerman, lui servant à ouvrir un flot d’écriture qui pourrait, qui sait, donner lieu à une nouvelle œuvre.

D’autre part, le sentiment de désorientation du lecteur croît lorsque Zuckerman, alors qu’il semblait pendant plusieurs dizaines de pages "fiable", finit par avouer qu’il est l’objet de pertes de mémoire. L’on en vient alors à douter de ce qui a été affirmé précédemment (et de ce qui sera affirmé ensuite) et l’on se retrouve plongé dans cette ambiance très particulière des romans au narrateur "unreliable" (c’est-à-dire sujet à caution et à soupçon).

Cette sensation extrêmement subtile (et littérairement parfaitement maîtrisée par Philip Roth) de flottement, d’ambiguïté, constitue l’une des réussites majeures de ce roman. Il y en a bien d’autres : par exemple l’interrogation sur le rapport, certes classique mais toujours passionnant, entre réalité d’un côté, fiction, fantasme, création de l’autre. Comment chaque camp se nourrit-il de l’autre ? Lequel prend l’ascendant sur l’autre en fonction de la personnalité au sein de laquelle ce conflit se joue ?

Autre interrogation, proche de la précédente, sur le rapport entre la vie (la biographie) d’un côté, l’œuvre (la fiction) de l’autre. Alors que le jeune Kliman voudrait exhumer des placards le secret glauque de Lonoff, sous prétexte de remettre l’œuvre de l’écrivain sur le devant de la scène, que faut-il penser de cette tendance contemporaine à s’intéresser davantage à la vie d’un artiste qu’à son œuvre ? Philip Roth (avec notamment cette formule superbe : "remplacer le génie du génie par le secret du génie") rejoint ici l’interrogation de Milan Kundera dans son dernier livre Une rencontre, sans aller aussi loin que Kundera dans sa réponse.

Autre enjeu crucial d’Exit le fantôme : la méditation sur le temps qui passe, la vieillesse, le fossé entre les générations, l’approche de la mort. Le titre du roman, contenant les mots "fantôme" et "exit", est déjà tout un programme. Au sein du récit, dans une approche quelque peu deleuzienne (cette idée de devenir), Nathan Zuckerman classe l’humanité en deux catégories : les "déjà plus" et les "pas encore". En utilisant ces deux catégories très sèches, clivées et désespérantes, Zuckerman se dit qu’au fond, la comédie humaine est perpétuellement rejouée par chaque génération, et qu’il en sera toujours ainsi, mais que cela n’empêche pas de nous amener tous vers la même inexorable fin.

D’ailleurs, tout le dispositif romanesque tourne avec génie autour de ces deux notions de "déjà plus" et de "pas encore", puisque plusieurs figures se répondent en écho : côté féminin, Amy Bellette ravagée, au soir de sa vie, la "déjà plus", face à Jamie Logan la fière, la conquérante, la "pas encore". Côté masculin, le jeu de miroir et d’enchâssement est encore plus vertigineux : Zuckerman le "déjà plus", face à Richard Kliman le "pas encore", mais Kliman renvoyant Zuckerman à ce qu’il était autrefois, lorsque lui-même était plein de sève, de certitude, de morgue, il était le "pas encore" alors que Lonoff, lui, était déjà du côté des "déjà plus", ce qui n’empêchait pas la jeune Amy Bellette, la "pas encore", d’être fascinée par lui et lui consacrer tout son amour. De même Zuckerman fantasmant aujourd’hui sur la "pas encore" Jamie Logan, comme il fantasmait autrefois sur la "pas encore" Amy Bellette, devenue entre temps "déjà plus".

Les fantômes, les ombres, le vide, les pertes (d’individus, d’illusions, de mémoire, de virilité…) se déploient donc en arabesques dans ce grand roman élégiaque, avec une virtuosité à la fois stylistique et narrative impressionnante, virtuosité formelle qui n’empêche pourtant jamais le tout de se lire avec simplicité, limpidité et fluidité.

On aurait tort, toutefois, de penser qu’Exit le fantôme est une sorte de testament uniquement noir et déprimant. Les choses sont en réalité plus complexes dans la mesure où Nathan Zuckerman aimerait bien être toujours jeune et viril (d’ailleurs sa tentation de rester à New-York, de tomber amoureux de Jamie, de relire les journaux, bref de "recoller" à la vie dans son effervescence en atteste) et ne peut pas réellement faire une croix sur le monde dans lequel il vit. Ainsi le roman oscille sans cesse entre deux pôles contradictoires, ne les résolvant jamais, quant à la présence de l'auteur Philip Roth en filigrane, elle est à bien des égards ironique et distanciée, on ferait donc fausse route en déduisant que Roth = Zuckerman. Enfin, par l’hommage perpétuel rendu à la littérature (Conrad en tête) et aux genres littéraires, Exit le fantôme ne dégage certes pas un parfum d’optimisme, mais embrasse avec concision et force une telle quantité de thèmes, d’impressions et d’enjeux qu’il est assurément le plus beau et le plus maîtrisé des romans de la fameuse "rentrée littéraire".

14:44 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, littérature, culture

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