06.06.2009

Milan Kundera "Une rencontre" (2)

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Suite de ma chronique précédente. Qu’est-ce qu’une grande œuvre romanesque, selon Milan Kundera, dans le monde post-proustien ? L’écrivain parle "d’archi-roman" en évoquant plus particulièrement deux écrivains : Carlos Fuentes et Malaparte.

S’adressant à Fuentes à l’occasion de son anniversaire en 1998, Kundera tente de définir cet archi-roman : "Deux fidélités nous déterminaient : fidélité à la révolution de l’art moderne au XXe siècle ; et fidélité au roman. Deux fidélités pas du tout convergentes. Car l’avant-garde (l’art moderne dans sa version idéologisée) a toujours relégué le roman hors du modernisme, le considérant comme dépassé, irrévocablement conventionnel. (…) J’ai imaginé le roman moderne non pas comme anti-roman mais comme archi-roman. L’archi-roman : primo, il se concentre sur ce que seul le roman peut dire ; secundo, il fait revivre toutes les possibilités négligées et oubliées que l’art du roman a accumulées pendant les quatre siècles de son histoire."

Dans un très beau texte consacré ensuite à La peau, un roman de l’écrivain italien Malaparte, Kundera creuse encore un peu plus cette notion d’archi-roman : "nous avons entièrement quitté le territoire appartenant aux journalistes ou aux mémorialistes. (…) Celui qui raconte a une seule certitude : il est sûr de n’être sûr de rien. Son ignorance devient sagesse. (…) sa parole n’est ni froide ni claire. Elle est toujours ironique, mais cette ironie est désespérée, souvent exaltée ; il exagère, il se contredit ; avec ses mots il se fait mal à lui-même et il fait mal aux autres ; c’est un homme douloureux qui parle. Pas un écrivain engagé. Un poète."

Pas un écrivain engagé. Cela peut paraître, au premier abord, surprenant pour quelqu’un qui a préféré quitter son pays, alors sous le joug communiste. Pourtant, Kundera a effectivement toujours eu l’intelligence et la lucidité de ne pas s’emporter trop vite, parler à tort et à travers, publier tous les quatre matins des tribunes dans les journaux pour exprimer son indignation et clamer ses convictions. Evoquant un désaccord l’ayant opposé, dans son pays, à un homme qu’il avait rencontré et avec lequel il parlait de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal, Kundera note : "Notre désaccord (…) était le désaccord entre ceux pour qui la lutte politique est supérieure à la vie concrète, à l’art, à la pensée, et ceux pour qui le sens de la politique est d’être au service de la vie concrète, de l’art, de la pensée. Ces deux attitudes sont, peut-être, l’une et l’autre légitimes, mais l’une avec l’autre irréconciliables."

On l’aura compris, Milan Kundera penche du deuxième côté (c’est également mon cas) et cela l’empêche d’écrire des romans à thèses ou de prendre position à tout bout de champ, finalement plus par réflexe que par conviction. Bien entendu ses romans parlent de l’accélération de l’Histoire, de la difficulté pour l’individu de n’être pas dépassé ni broyé par elle, ils s’interrogent sur "la continuité et l’identité d’une vie [qui] risquent de se briser", mais ils n’entendent rien prouver.

Sans doute la position de Kundera, dans l’entre-deux, n’appartenant réellement à aucune nation mais se sentant plutôt des affinités avec l’Europe artistique et intellectuelle (peut-être en voie de disparition ?), a-t-elle facilité cette suspicion et ce recul vis-à-vis de l’engagement politique et idéologique.

Il me paraît en tous cas tentant de lire ce texte d’Une rencontre, intitulé "Le chez-soi et le monde", dans ce sens : "Chaque peuple à la recherche de lui-même, nous dit Kundera, se demande où se trouve la marche intermédiaire entre son chez-soi et le monde, où se trouve, entre les contextes national et mondial, ce que j’appelle le contexte médian. (…) Il y a des nations dont l’identité est caractérisée par la dualité, par la complexité de leur contexte médian, et c’est précisément là que réside leur originalité."

Il y a des nations, mais également des individus, qui possèdent effectivement cette identité duelle, qui cultivent la richesse de leur contexte médian, Kundera a pleinement raison de le relever et de le considérer comme une force.

On le voit, Une rencontre est une suite de textes très stimulants, où l’on suit avec plaisir un Milan Kundera grand lecteur, grand mélomane, grand amateur d’art, qui refuse la césure entre l’art "d’avant" et l’art "moderne", un Milan Kundera parfois plus pessimiste et plus sombre lorsqu’il évoque les dérives de la société contemporaine : il ne cite jamais les mots de "people", de "conformisme", de "tendance", de "politiquement correct", de "jeunisme", leur préférant des concepts un peu plus articulés comme le kitsch, les clichés, l’oubli, mais au fond l’on sent bien que l’écrivain regrette une Europe des Lumières et de l’universel dans laquelle la littérature, la musique, la peinture ou le cinéma voulaient encore dire quelque chose et soudaient les peuples de façon peut-être plus profonde et stimulante que l’euro ou les commémorations qui tournent en boucle et à vide.

Dans ces moments où Milan Kundera déploie une réflexion quasi-philosophique sur le passé, le présent et l’avenir, la tradition, l’héritage et la modernité, j’ai parfois pensé aux ouvrages d’Alain Finkielkraut, notamment Nous autres, modernes, ou encore aux réflexions de Regis Debray. Pas étonnant puisque Finkielkraut, à de multiples reprises, a avoué sa dette à l’égard d’un écrivain comme Milan Kundera et que, dans la foulée d’Hannah Arendt, il n’a cessé de creuser ces questions passionnantes.

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