« Attention : ça commence demain ! | Page d'accueil | Summer Spleen »
12.07.2008
Le paradoxe du blogueur
Voici quelques jours, Versac a mis un terme au blog qu’il alimentait depuis 5 ans. versac.net, pour les extraterrestres, était l’un des blogs les plus lus sur la toile française. D’où le qualificatif de "blogueur influent" qui collait à la peau de Versac depuis de nombreux mois (notamment depuis la dernière campagne présidentielle) et que, visiblement, il n’arrivait plus à supporter.
De toute évidence, plusieurs polémiques récentes avec des gens comme Guy Birenbaum, Jean-Marc Morandini ou Jean-Michel Apathie ont eu raison de la patience du blogueur. Mais il serait à mon avis malhonnête de ne pas reconnaître que, depuis déjà plusieurs semaines, le cœur semblait ne plus y être. J’en avais fait mention dans l’une de mes notes, on sentait bien chez Versac un certain malaise et un certain spleen, qu’il avait surtout exprimé ici à l’occasion de son "cinquième anniversaire".
Je n’ai pas du tout envie de parler au nom de, ou à la place de, ou de tirer des enseignements généraux d’une situation particulière et qu’il faut de toute façon respecter, mais il me semble que cet événement peut inspirer quelques réflexions autour de ce que j’appellerais le "paradoxe du blogueur".
1/ ETRE LU OU PAS ? JUSQU'A QUEL POINT ?
Je pense que c’est la question de fond lorsqu’on ouvre un blog. Qui dit ouverture de blog dit, a priori, envie de communiquer avec quelqu’un (en général un "quelqu’un" abstrait). Donc, potentiellement, envie d’être lu par au moins une personne – et si c’est davantage c’est encore mieux. Dans ces conditions, l’un des risques est ensuite d’avoir beaucoup de lecteurs, quitte à en avoir tellement qu’on devient à un moment donné populaire et, selon le mot à la mode (qui est évidemment absurde car disproportionné), "influent".
Or, dans le système médiatique qui est le nôtre, plus on a de succès, plus on parle de vous : et l’on a donc encore plus de succès. Du coup les journaux, télés, radios, commencent à s’intéresser à vous. Ce qu’on appelle un "buzz" se met en place et ça commence à tourner en boucle. Jusqu’au tsunami. On finit donc par en arriver à cette situation paradoxale et à la limite de l’absurde : regretter d’être trop lu. Car qui dit "trop" dit aussi "mal" : d’où les simplifications, les instrumentalisations, les citations tronquées, voire les attaques et autres diffamations.
Dans tout cela, j’ai quand même envie de remarquer quelque chose : ça n’a absolument rien de spécifique aux blogs ! C’est strictement la même chose dans n’importe quel champ d’expression, qu’il soit artistique ou politique. Je ne veux surtout pas faire de parallélisme hors de propos, mais qu’est-il arrivé à Kurt Cobain, sinon qu’il a été dépassé par son succès et qu’il n’a pas su ou voulu le gérer ?
Bref, Versac s’est retrouvé pris au piège de la notoriété et, face à ce piège, il a fini par jeter l’éponge. Mais toujours est-il, je le répète, que nous sommes au cœur du paradoxe (et en disant cela je ne veux surtout pas dire que Versac a tort) : toute personne qui s’exprime souhaite être entendue, sauf qu’elle est parfois exaucée, mais à un point tel qu’elle n’a plus aucun contrôle. Du coup que se passe-t-il ?
2/ QUE DIRE ? COMMENT LE DIRE ?
L’autre axe central du paradoxe du blogueur, c’est le contenu de son discours. En choisissant un contenu politique, le blogueur a d’autant plus de chances d’être lu et repris. La politique est un domaine sérieux et noble, mais c’est évidemment le contenu le plus polémique possible. Versac a fait un travail structurant et pionnier sur la blogosphère en la matière : parler de "République des blogs" était un acte fort et important qui a permis une prise de conscience, dans certaines sphères, que l’Internet et les blogs n’étaient pas que de la merde.
Toutefois, et toujours selon la même logique, ce discours de "sérieux" a fini par être repris en boucle par tous les grands médias traditionnels (les dernières présidentielles ont été un tournant en la matière), certains pour le contester, d’autres pour le valider, mais dans tous les cas il en a été dit et écrit des tonnes, jusqu’à ce que ça finisse par devenir énervant, contre-productif et presque vain (dernier cas d’école en date : Ingrid Betancourt).
L’expression publique a ceci de particulier qu’elle vous engage forcément, parfois même à votre corps défendant. Dans ces conditions, plus on est lu, disséqué, commenté, plus il devient délicat de s’exprimer de façon juste, contrôlée, canalisée. Il y a donc ce que vous produisez, qui n’est presque plus rien par rapport à ce qui est produit autour de ce que vous produisez : à tel point que ce sont les commentaires qui structurent tout, alors qu’ils ne sont censés être que des matériaux de seconde main. Là encore, typiquement, le blog et le blogueur jouent sur cette logique et cette contradiction jusqu’au point de rupture. Car non seulement les commentaires sont autorisés et même ardemment souhaités, mais en plus la logique du billet "court" et "impulsif" va contre la possibilité de tout dire, clairement, soigneusement, et donc renforce la possibilité de sur-interpréter, déformer, voire carrément tronquer.
A mon avis, ce sont sur ces deux paradoxes que Versac a fini par buter. Il a d’ailleurs fait lui-même, dans les deux posts que j’ai cités, aveu de cette frustration à ne pas pouvoir dire plus, dire mieux : "Et puis, il ne faut pas se le cacher, bloguer en disant des choses intéressantes nécessite, sinon du temps, du moins de l'attention et la concentration minimale pour donner." "Ce sera un nouveau genre, des billets plus fouillés et professionnels."
Toujours est-il que dans un monde où tout est sans arrêt simplifié, caricaturé, où la distinction entre vrai et faux a de moins en moins d’importance, où l’irrationnel retrouve une importance qu’à un moment donné il avait peut-être un peu perdue, je pense qu’il serait suicidaire de croire qu’on peut s’exprimer en étant toujours bien lu, bien entendu, bien compris, surtout dans le cadre d’un blog. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour atteindre cet objectif.
> Sur l’herméneutique des blogs : voir mon article Narcisse parle
> Sur le pourquoi de ce blog : voir ici et ici
15:26 Publié dans About a blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blog, politique, actualité, medias, culture




























Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://arebours.blogspirit.com/trackback/1592201
Commentaires
Nouvelle dans cette jungle, j'ai "besoin" d'être lue et jugée !
Mille fois (j'exagère) on m'a dit douée pour l'écriture !
J'ai la tête pleine à craquer d'histoires ! en général autobio, mais
qui ne manquent ni d'originalité, ni de piquant !
Se lancer ??? mais qui lira ??
J'ai écrit une putain de lettre à la mort ! 2 commentaires et qui plus est... d'amis ! pffffffffffff !
Ecrit par : Françoise | 12.07.2008
Salut Jojo
je relativiserais quand même tout ça... Versac, je n'ai rien pour rien contre, il a fait du blog politique, soit... il a eu du succès, super... de là à le dire "influent" peut-être faut-il ne pas déconner quand même... Un type comme Bolloré qui se taille un empire à la Citizen K, qui rachète le CSA après avoir pris possession des plus grands médias et après avoir invité notre Président sur son yatch, lui devient influent... pas un blogueur aussi talentueux et aussi lu soit-il.
Pour Versac, j'ai l'impression qu'il a été content de son succès, qu'il s'y est cru un peu trop vite et que ça lui est retombé dessus malheureusement pour lui.
Son interview dans le Figaro me semble assez déphasé :
http://www.lefigaro.fr/medias/2008/07/08/04002-20080708ARTFIG00465-versac-tuer-la-star-des-blogs-politiques.php
C'est de toute manière moins grave que ce qui est arrivé à Denis Robert, qui a dû arrêter son site d'info sous les pressions qu'il a subies depuis le début de l'affaire Clearstream : là, il y a un gros problème qui mérite d'être dénoncé...
http://lesoutien.blogspot.com/
La fausse affaire Versac, à part les happy few blogueurs, je crains (ou me félicite) que ça n'intéresse pas grand monde.
PV
Ecrit par : PV | 16.07.2008
très cher PV, j'ai le sentiment que tu m'as mal lu (à moins que ce soit moi qui t'aie mal lu ;-)
1/ pour moi tout ça n'est pas grave, mais alors pas grave du tout
2/ si tu veux me faire dire que les blogs ne sont pas le truc le plus important du monde, inutile de me le faire avouer sous la torture : je suis à 1000% d'accord -- d'ailleurs A REBOURS devrait être la meilleure façon de le démontrer s'il en était encore besoin ;-)
3/ j'ai employé le terme "influent" avec plein de guillemets à chaque fois, tout en disant que ce terme était absurde et galvaudé
4/ j'ai essayé de montrer les contradictions dans lesquelles tout blogueur, mais plus généralement toute personne qui s'exprime, peu importe son moyen d'expression, pouvait être emporté
donc voilà. biz biz et à très vite pour ta chronique !
Ecrit par : JB | 17.07.2008
Ce n'est pas toi qui étais en question... mais plutôt le délire qui s'est développé autour de cette "affaire" !
Je voulais insister sur le caractère mineur de tout cela...
zoubix
PV
Ecrit par : PV | 18.07.2008
Ecrire un commentaire