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16.03.2008
Ambiguïté des commémorations
Dans les hommages qui s’annoncent, suite à la mort du dernier "poilu", il y a évidemment un sentiment de lassitude avant même que les choses n’aient été pliées. Toutefois, cela m’inspire quand même quelques réflexions que je vais modestement faire partager à mes lecteurs.
1/ La mort de Lazare Ponticelli a bien évidemment un poids symbolique très fort : en effet, cela signifie que la dernière personne en France qui a, en tant que soldat, participé à la Première guerre mondiale est morte. Par conséquent, nous avons définitivement quitté la subjectivité de la mémoire individuelle et sommes entrés à 100% dans l’histoire avec un grand "H".
Bien entendu, l’histoire de la Première guerre mondiale est déjà extrêmement pointue et objective, témoins les excellents ouvrages de Jean-Jacques Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau (pour ne citer que les deux meilleurs spécialistes de la question). Néanmoins, nous savons bien que l’histoire collective et l’histoire individuelle ont des liens ambigus et délicats : prenons l’exemple de la Guerre d’Algérie et de la rivalité des mémoires qui gravitent autour d’elle (Pieds-noirs, Harkis, Algériens ayant lutté pour l’indépendance, nostalgiques de l’Algérie française, etc.). Tant qu’un événement est encore "chaud", c’est-à-dire tant que des protagonistes de cet événement sont vivants, l’événement suscite des débats plus passionnés ; or la mort du dernier poilu, encore une fois de façon totalement symbolique, marque définitivement une clôture : il renvoie au siècle dernier, à la mémoire collective et non plus individuelle, c’est désormais bien loin tout ça, c’est réellement "du passé".
2/ La tournure apparemment "glorieuse" que prendra l’hommage à venir, pour mérité qu’il soit, ne doit pas masquer l'équivoque française qui l’accompagne. Il est évidemment très tentant de lire les discours politiques autour de la Première guerre mondiale, fortement axés sur l’héroïsme, le sacrifice, le combat pour la patrie, comme un contre-champ à des épisodes beaucoup moins glorieux de l’histoire de France : la décolonisation bien entendu mais, plus encore, la Deuxième guerre mondiale.
Quelle image plus contrastée et emblématique, pour exprimer ce contre-champ, que celle de Philippe Pétain, grand héros de la Première guerre mais fossoyeur de la République française, suite à sa décision d’instaurer la "Révolution nationale" et la collaboration avec Hitler.
Bref les célébrations autour de la Première guerre ont, pour la mémoire de la France, et malgré les tragédies humaines qui ne doivent jamais être occultées, quelque chose de plus confortable et de plus consensuel, surtout dans cette période où "l’identité nationale" est devenue un enjeu fort.
3/ En lien direct avec la réflexion précédente, je trouve que l’origine de Lazare Ponticelli est peu mise en avant. Car effectivement Ponticelli est né en Italie et n’a immigré en France qu’à dix ans. Ses liens avec l’Italie sont restés relativement forts, ne serait-ce que par son patronyme et par l’entreprise qu’il a fondée, assez typiquement liée à l’immigration italienne en France.
Que cet hommage soit tout entier cristallisé autour de la mémoire des poilus français, sans réellement mentionner l’origine double de Ponticelli, a (je trouve, mais ce doivent être mes origines qui parlent ;-) quelque chose d’un petit peu frustrant.
4/ Toujours est-il qu’encore une fois, nous le constatons, la mémoire nationale n’est pas dépourvue d’ambiguïté. La France a toujours cherché, comme d’ailleurs les autres nations (que l’on pense à l’Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon, etc.), à commémorer, glorifier et mythifier son passé, quitte à s’éloigner d’une certaine forme d’objectivité que seule la discipline historique peut apporter.
Le rôle de l’historien est donc, non seulement de faire l’histoire, mais aussi d’avoir un regard réflexif sur sa discipline, sans oublier d’analyser les usages de l’histoire qui sont faits par un pays ou des communautés et des identités.
Bref, comme l’on étudie la "réception" d’une œuvre en littérature, il est évidemment fondamental d’étudier la "réception" des événements qui, par définition, deviennent de l’histoire. A ce titre je renvoie au très bon 1515 et les grandes dates de l’histoire de France, sous la direction d’Alain Corbin, qui tord le cou à certaines idées reçues du genre "nos ancêtres les Gaulois" et autres.
Je trouve pour ma part que, derrière l’hommage mérité à Ponticelli, les médias devraient parler davantage de ces enjeux délicats mais surtout passionnants.
17:03 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france, culture




























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Commentaires
Salut Jojo
les enjeux sont en effet très importants quant à cette commémoration et cette entrée dans l'histoire de la Guerre de 14/18.
Je souhaite simplement préciser un point que tu abordes :
> Toujours est-il qu’encore une fois, nous le constatons, la
> mémoire nationale n’est pas dépourvue d’ambiguïté. La
> France a toujours cherché, comme d’ailleurs les autres
> nations (que l’on pense à l’Angleterre, aux Etats-Unis, au
> Japon, etc.), à commémorer, glorifier et mythifier son
> passé, quitte à s’éloigner d’une certaine forme
> d’objectivité que seule la discipline historique peut
> apporter.
Le rapport au mythe historique n'est pas à rejeter, au contraire : il est le ciment d'une communauté, le socle commun d'identité qu'il lui faut pour que ses membres se sentent liés, fraternels pour reprendre le 3e terme de notre triptyque républicain. Stiegler analyse cela avec justesse il me semble : combien de français ont réellement des ancêtres qui ont participé à la Révolution ? Combien encore en ont-ils qui ont vécu la Guerre de 100 ans, la Conquête de la Gaule ? On voit bien que ce qui importe est que nos ancêtres soient supposés avoir fondé l'actuelle communauté... exactement comme le sous-entend le mythe dans une société traditionnelle par ses récits de fondation. Donc, attention à trop d'"objectivité" historique : elle n'existe pas et la rechercher n'est pas forcément le gage d'une qualité historiographique totale ! Au contraire, elle peut être l'outil d'une démarche totalitaire qui "refait" l'histoire pour contrôler le présent et fabriquer l'avenir.
En outre, un surcroît d'objectivité pourrait aussi faire éclater la communauté : qui dit objectivité dit aussi reflux de la subjectivité, et donc des sujets... ce que précisément notre monde libéral tend à développer et à reconduire toujours plus loin.
La difficulté est donc bien d'équilibrer une recherche de la Vérité que l'on sait toujours à conquérir et un discours subjectif fondateur de cohésion.
PV
Ecrit par : PV | 18.03.2008
très cher PV,
une fois n'est pas coutume, je suis en accord absolu avec ce que tu dis.
je précise simplement avoir dit "une certaine forme d'objectivité", ce qui est très différent de "objectivité" et encore plus de "vérité".
je dirais par ailleurs que même si l'objectivité, que ce soit en histoire ou dans le journalisme par exemple, n'existe pas, il n'est pas moins très sain que de la rechercher au maximum. en tous cas, cela me paraît beaucoup moins problématique que de proclamer directement que l'objectivité n'existe pas et qu'on peut donc écrire n'importe quoi du moment qu'on a "sa" propre vision des choses.
Ecrit par : JB | 18.03.2008
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