31.01.2010
Rockabye Baby !
Avoir des enfants, ce n’est pas tous les jours facile… On n’a parfois pas tant envie de dire "Merci la vie !" que bien plutôt : "Putain m’est qu’est-ce qu’il m’a pris ?!". Mais bon, comme on va dire que les joies l’emportent largement sur les inconvénients, je m’en vais signaler dans cette chronique une collection musicale assez délire réservée aux bébés et aux petits enfants. (Merci à nos amis qui ont offert l’un de ces CD à ma fille pour Noël, je ne connaissais carrément pas avant ça !)
L’entreprise qui produit et vend ces albums s’appelle ROCKABYE BABY ! Basée à Los Angeles, son concept est simple : proposer aux enfants (enfin, plutôt aux parents qui l’achèteront à leur progéniture) des interprétations des meilleures chansons des meilleurs groupes de rock de ces quarante dernières années. Les arrangements proposés s’axent plus particulièrement autour du glockenspiel, du mellotron, du vibraphone, des cloches et des carillons.
On trouvera par exemple, du côté des classiques, les Beatles, les Stones, les Beach Boys, Pink Floyd, Bob Marley, Queen … Mais le rock contemporain n’est carrément pas en reste : U2, les Cure, Coldplay, Radiohead, Smashing Pumpkins, Nirvana, Pixies… Le plus drôle, c’est que des adaptations de plusieurs groupes de "hard rock" sont également disponibles : Aerosmith, Metallica, Guns N’Roses, Queens of the Stone Age, Nine Inch Nails… J’imagine le truc ;-)
Les deux CD que j’ai écoutés sont ceux des reprises de Radiohead et des Smashing Pumpkins, à mon avis deux des meilleurs groupes des années 90 (le troisième étant Nirvana). Je dois dire que c’est plutôt intéressant ! Bien sûr les versions sont entièrement instrumentales et les arrangements très "soft" mais, même si c’est prioritairement destiné aux enfants, les adultes peuvent sans problème les écouter, c’est plutôt pas mal foutu et ça permet de redécouvrir des chansons pourtant connues par cœur.
Concernant Radiohead, c’est un groupe qui se prête particulièrement bien aux adaptations instrumentales, y compris classiques : j’avais autrefois chroniqué l’un des albums de reprises de Radiohead, version classique, par le pianiste Christopher O’Riley. Pas de raison, donc, que ça ne fonctionne pas en "version bébé" !
Les chansons sélectionnées pour l’occasion puisent essentiellement dans OK Computer, sans doute le "classique des classiques" radioheadiens. "No Surprises" n’est finalement pas si éloignée de l’original (puisqu’on s’en souvient, celui-ci joue lui-même pas mal avec les carillons), par contre c’est plus intéressant et dépaysant d’écouter des titres comme "Airbag", "Let Down" ou "Paranoid Android".
Mais les albums postérieurs de Radiohead ne sont pas oubliés : à noter une version de "Everything In Its Right Place" de Kid A, "Knives Out" d’Amnesiac, "Sit Down, Stand Up", "Sail to the Moon" et "There There" de Hail To The Thief. Dommage, à mon avis, que "Street Spirit (Fade Out)" n’ait pas été retenu.
Une question que je me pose toutefois à l’écoute de ce disque : la musique de Radiohead étant somme toute relativement déprimante, quelle influence cela a-t-il sur un bébé ?? D’un autre côté, la musicalité imparable du groupe l’emporte, à mon avis, sur sa coloration pour le moins mélancolique !
Quant aux Smashing Pumpkins, le passage de leurs titres à la "moulinette bébé" est également très intéressant. Etait-il besoin d’écouter ce disque pour se rendre compte à quel point les compos de Billy Corgan et sa bande sont éclectiques, tantôt joyeuses, tantôt plus tristes, toujours très rigoureuses et structurées ? Pas en ce qui me concerne, mais pour d’autres moins immédiatement conquis par ce groupe génial, je ne peux que conseiller l’écoute des titres "bébé-isés" avant de revenir aux originaux.
Les titres choisis sont majoritairement extraits de Siamese Dream et de Mellon Collie & The Infinite Sadness (parmi lesquels les classiques "Today", "Disarm", "Cherub Rock", "1979", "Tonight, Tonight"…). Mais on trouve aussi "Blank Page" de l’album Adore ou "Try, Try, Try" de Machina/The Machines Of God.
Sans surprise, l’album se clôt sur le titre "Farewell And Goodnight", le dernier titre de Mellon Collie, qui avait déjà originellement ce côté comptine (comme "Soma", également présent sur l’album).
L’ambiance globale de ce disque est peut-être moins triste que celle de Radiohead, ça passe vraiment très bien.
Au final, ces disques sont une initiative à saluer : je trouve que ça ne prend pas les auditeurs (que ce soit les enfants ou les parents) pour des cons parce qu’il y a une réelle qualité des arrangements, une exigence certaine qui n’a rien de débilitant ou de cacophonique, comme c’est parfois le cas pour les interprétations de musiques en version bébé.
Après, il va de soi que je suis pour faire écouter, dès le plus jeune âge (dès le stade intra-utérin en fait !), de la musique originale aux bébés (qu’elle soit classique, jazz, rock…). Sans passer forcément par le prisme de réadaptations soi disant plus "conformes" parce que simplifiées. Toutefois, pour le côté relaxation et aide à l’endormissement, il faut reconnaître que ces versions de la firme ROCKABYE BABY ! sont sans doute ce qui se fait de mieux à l’heure actuelle. Je les recommande donc chaleureusement à mes lecteurs qui auraient la chance (?) d’être parents !
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16.01.2010
Back to the Future
Je le disais dans mon post précédent, musicalement cette première décennie 2000 m’a largement paru s’adonner au recyclage généralisé de courants musicaux préexistants. Un peu comme s’il ne paraissait pas possible de trouver d’autres voies que faire du neuf avec du vieux. Cela donne parfois de très bonnes choses, j’en veux pour preuve ces deux albums récemment parus, l’un des Flaming Lips, l’autre des Nisennenmondai.
Avec Embryonic, leur dernier disque, les Flaming Lips continuent de (re-)explorer des territoires très fortement empreints de psychédélisme. Il faut dire tout de suite que les Flaming Lips sont des vieux de la vieille puisqu’ils ont été formés par Wayne Coyne dans les années 80, leur psychédélisme ne date donc pas d’hier ! Preuve de leur indéfectible affection pour ce mouvement musical, alors qu’Embryonic est tout juste dans les bacs, les Lips ont sorti fin décembre 2009 The Flaming Lips and Stardeath and White Dwarfs With Henry Rollins and Peaches Doing the Dark Side of the Moon : il s’agit, comme son nom l’indique (ou presque), d’une reprise intégrale et réarrangée de l’album des Pink Floyd The Dark Side of the Moon, en collaboration avec Henry Rollins et Stardeath and White Dwarfs. Je n’ai pas encore écouté mais ça m’intrigue !
Malgré les heures de vol, la musique des Flaming Lips n’a rien perdu de son imagination et de sa fantaisie, peut-être même retrouve-t-elle ici une nouvelle jeunesse. Amusant d’ailleurs de voir que, pile dix ans après The Soft Bulletin (paru en 1999 et considéré par beaucoup comme l’un de leurs sommets), Embryonic semble à la fois clore un cycle et en entamer un nouveau. Il semblerait que les fins de décennies inspirent beaucoup ce groupe !
Embryonic a un côté un peu revêche, plusieurs morceaux surprennent à la fois par leur construction et leur production "agressive" (basses saturées, batteries lourdes, guitares abrasives) et, même si cette dimension n’est pas absente, le côté un peu "potache" du groupe, qui pouvait par instants rappeler Ween, est moins présent que sur leurs deux ou trois précédents albums, remplacé qu’il est par des passages un peu plus dark. Par exemple, sur le titre "Evil" et ses synthés dépressifs, Wayne Coyne chante : "I wish I could go back in time", ce qui me paraît révélateur.
Sans doute faut-il, pour apprécier Embryonic à sa juste valeur, se livrer à quelques écoutes successives car, dans un premier temps, il peut avoir quelque chose d’un peu "fourre-tout" et déstabilisant. Mais plus on l’apprivoise, plus le disque, à la limite du trip philosophique, constitue une bonne pioche de la fin d’année 2009 (même si je ne crierais pas, comme beaucoup, au chef d’œuvre, notamment parce que je ne vois pas l’intérêt de certains titres qui étirent inutilement l’album et l’alourdissent).
De leur côté, les trois japonaises de Nisennenmondai ne creusent pas tant le psychédélisme que, dans leur dernier album Destination Tokyo, la disco. On le sait, j’aime bien ce qui vient du pays du Soleil Levant, y compris parfois en termes musicaux : ainsi Cornelius ou Shugo Tokumaru. Trois jeunes nanas qui font du rock, ça ne pouvait donc pas me laisser totalement insensible !
Dans leur précédent disque, Neji/Tori, fusion de deux EP "bombes atomiques", les trois folles de Nisennenmondai se livraient à un rock instrumental noisy et déjanté, misant déjà sur des rythmiques très chaloupées mais flirtant davantage du côté des Sonic Youth et de This Heat (un de leurs titres s’intitulait d’ailleurs… "Sonic Youth" et un autre… "This Heat" !).
Sur Destination Tokyo, les compos (toujours instrumentales) ingurgitent plutôt une certaine philosophie disco-funk (un de leurs titres s’intitule d’ailleurs… "Disco" !), qu’elles fusionnent avec leur sensibilité noisy-punk de départ. Batteries balancées et omniprésentes, "héroïnes" de ce trio, on ne peut qu’applaudir face au jeu acrobatique et totalement "groovesque" proposé par Sayaka Himeno !
Alors bien sûr, il faudra s’accrocher pour pleinement apprécier cinq titres avoisinant ou dépassant souvent les dix minutes, extrêmement répétitifs, assez bruts de décoffrage, lesquels du reste doivent rendre encore bien mieux en live. Mais personnellement, je trouve que les groupes de filles ces dernières années se sont faits bien trop rares, que par ailleurs les groupes où la batterie est un peu le centre de tout sont encore bien plus rares : voici déjà au moins deux raisons qui militent pour ne serait-ce que tenter de découvrir Nisennenmondai !
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09.01.2010
Le bilan rock de la décennie
Je me rends compte, en lisant quelques magazines ou quelques blogs, que la première décennie des années 2000 vient de se terminer. On a tout juste fait les best of de l’année 2009 que, déjà, on pose un regard rétrospectif et qu’on tire les bilans de la décennie qui s’achève. Franchement je dois dire que ça ne m’était pas même venu à l’esprit, qu’on était en train de torcher la décennie. Outre le fait que tout cela ne nous rajeunit franchement pas, y a-t-il un sens à découper, comme des rondelles de citron, les décennies pour essayer d’en déchiffrer un sens, un peu comme Hegel essayait de le faire avec l’Histoire ?
Probablement pas mais bon, puisque chacun y va de son avis, pourquoi pas donner le mien ? J’y ai donc un peu réfléchi (pas des masses non plus, je le reconnais) et, du coup, je suis bien obligé de livrer directement, sans ambages, mon opinion résumée : les années 90 furent pour le rock bien meilleures que les années 2000.
Voilà, ça va faire réac, ça va faire "le vieux" qui trouve que tout fout le camp et que c’était mieux avant. Pourtant, ce blog ne cesse de faire la critique d’albums qui sortent maintenant, d’en trouver certains vraiment excellents, par conséquent il serait trop simple de me cantonner dans ce rôle du passéiste. Je m’explique donc sur les raisons de ce jugement.
Bien entendu, les années 2000 ont eu leur lot d’albums supers. Mais, premier problème, ceux que je mettrais vraiment tout en haut du panier, eh bien la plupart sont le fruit de groupes nés… dans les années 90 justement ! Je pense à Kid A de Radiohead, dont l’aspect novateur continue de laisser des traces. Je pense à des albums comme Rock Action, Happy Songs For Happy People et Mr Beast de Mogwai, Misery is a Butterfly de Blonde Redhead, Yankee Foxtrot Hotel ou A Ghost Is Born de Wilco, The Sophtware Slump de Grandaddy, With Teeth de Nine Inch Nails.
D’autres groupes sont moins directement issus des nineties mais plutôt à la charnière entre 90 et 2000, ils sont nés avant la fin de la décennie 90 même s’ils ont livré leur meilleur dans les années 2000 : je pense à des albums comme Scary World Theory et Faking The Books de Lali Puna, Absolution et Black Holes and Revelations de Muse, We Have The Facts And We’re Voting Yes et Transatlanticism de Death Cab for Cutie, Ágætis byrjun de Sigur Rós, Rated R et Songs for the Deaf des Queens of the Stone Age.
Deuxième problème : les belles découvertes des années 2000, les artistes vraiment enfantés par les années 2000, sont nombreux. Mais ils ne me semblent pas à la hauteur des années 90. Pourquoi ? Tout simplement parce que le phénomène qui, à mon avis, a caractérisé les années 2000, c’est un certain processus de nostalgie, de retour en arrière : dans le rock "pur" je pense aux Strokes qui lancent toute la vague du renouveau des groupes en "The", revendiquant l’héritage du rock des années 60 et 70, hantés par les Stones, le Velvet et plus généralement la supposée rock attitude (dans leur sillage, les Libertines, les Rakes et des tas d’autres). Je pense également aux Franz Ferdinand qui, eux, flirtent davantage avec les années 70 et 80, incorporant davantage de glamour, de disco et de funk dans leur musique (dans leur sillage Gossip etc.). Ces deux groupes (Strokes et Franz Ferdinand) éclipsent pourtant un album déjà dans cette tendance mais plus novateur à mon sens, sorti pile en 2000, Thirteen Tales From Urban Bohemia des Dandy Warhols, qui certes n’ont jamais fait mieux depuis.
Mais si l’on sort du rock "pur", avec le phénomène du renouveau de la folk, là aussi le retour en arrière est de mise. Sauf pour quelques très grands noms un peu à part (le songwriter génial Sufjan Stevens, les américains très doués de Grizzly Bear ou, éventuellement, le troubadour Devendra Banhart, encore qu’il soit assez vite lassant), la plupart des "folkeux" (quand même la grosse tendance des années 2000) me gavent.
Le groupe Animal Collective est un peu à part : avec Sung Tongs, ils arpentent des territoires folk extrêmement intéressants et originaux. Mais leurs albums suivants, surtout le dernier en date, Merriweather Post Pavilion, ne peuvent plus être qualifiés de folk. Aussi Animal Collective est-il un peu un "ovni" dans la production musicale, même s’ils me paraissent eux aussi représentatifs d’une tendance de fond des années 2000 : celle du patchwork. On est un peu dans l’ère du "post", revenus de tout, blasés de tout, du coup on fait un gigantesque recyclage de divers éléments issus de l’histoire de la musique des 40 dernières années pour tâcher de créer du nouveau. Mais comme on a conscience que tout a déjà été fait, on joue souvent la carte des ruptures de rythme, des cassures, de la difficulté, parce qu’on ne veut surtout pas que l’oreille de l’auditeur s’accoutume ou se laisse caresser dans le sens du poil.
Derrière Animal Collective, je vois aussi des formations comme les Dirty Projectors ou les Fiery Furnaces. Dans la sphère japonaise, Cornelius avec Point et Sensuous place lui aussi la barre très haut. Tous, malgré tout, ayant été anticipés dès les années 90 par Beck et son art de "babeliser" la musique.
Assurément, ces artistes proposent des albums ambitieux, fouillés, complexes, mais justement … parfois trop à mon avis ! Dans tout ça la simplicité, la musicalité, ce qui coule de source, est parfois mis à l’arrière plan (voire absent), de façon un peu forcée et maniérée. On veut casser la "pop de papa" mais n’y a-t-il pas un risque de perdre un peu les gens en route ? Ce surcroît d’intellectualisation de la musique a ses limites…
Bref, les groupes des années 2000 vraiment au-dessus du lot, qui durent et qui ne sont ni dans la folk ni dans le recyclage, qui essayent de faire avancer le schmilblick, mis à part les White Stripes et leur galaxie (Raconteurs, Dead Weather), Deerhoof, Deerhunter et leur galaxie (Atlas Sound, Lotus Plaza), Arcade Fire (encore que), je n’en vois pas énormément… Les anglais de Coldplay se sont perdus dès leur troisième album dans la soupe sonore, eux qui auparavant avaient du mal à ne pas être hantés par Radiohead, les Arctic Monkeys ouais bof je ne vois pas ce qu’ils ont de révolutionnaire, faudra m’expliquer, les nanas d’Electrelane restent trop marginales, quant à la France n’en parlons pas… Mis à part Phoenix qui surnage largement, rien à signaler !
Par contraste, les années 90 semblent donc foisonnantes et indépassables : certes, plusieurs des groupes que je vais citer sont nés dans les (ou à la toute fin des) années 80 mais ils ont, presque tous, livré leur meilleur au cours des nineties : Nirvana, Smashing Pumpkins, Slint, Sonic Youth, My Bloody Valentine, Red Hot Chili Peppers, Soundgarden, Sebadoh, Beastie Boys…
Quant à ceux qui ont réellement été enfantés par cette décennie 90, ils sont légions : Pavement, Jeff Buckley, Pearl Jam, Weezer, Breeders, Hole, Rage Against The Machine, Korn, Deftones, Placebo, Sparklehorse, Bonnie "Prince" Billy, Blur, Oasis, Elastica, Teenage Fanclub, Suede, Stereophonics, Travis, Deus, Beck… Si l’on sort du rock "pur" et qu’on s’aventure ailleurs, on peut encore penser à Air, Daft Punk, Bjork, Jamiroquai, Portishead, Tricky…
On le voit, il n’y a pas photo. Il semble bien que le rock, comme tout phénomène, connaisse des hauts et des bas. 2000 n’était pas, selon moi, un bon cycle malgré des tas de choses intéressantes. Espérons que 2010-2019 donnera envie à certaines formations d’aller de l’avant !
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30.12.2009
And the winners are ... A REBOURS' 2009 best of

Et comme chaque année (voir 2006, 2007 et 2008), risquons nous à faire le "best of" de l’année écoulée. Il n’y aura pas de classement cinéma, pour une raison simple : je n’ai quasiment pas été au cinéma de toute l’année ! Eh oui, c’est l’un des principaux effets collatéraux quand on vient d’avoir un gosse ;-)
J’ai vu Là-haut qui est un super film et ça s’arrête quasiment là. Nul doute que j’aurais aimé Gran Torino de Clint Eastwood, Public Enemies de Michael Mann ou bien encore The Box de Richard Kelly, pour ne citer qu’eux. Je me rattraperai en DVD prochainement !
Bref cette année, mon best of se limitera donc à la musique et à la littérature.
Musik
1. Nirvana Live at Reading
Même s'il ne s'agit pas vraiment d'une "nouveauté" puisque l'enregistrement date de 1992, il s'agit bien d'une sortie 2009. Je peux donc le prendre en compte. Avec ce concert décapant, Nirvana revient hanter la fin de cette première décennie du XXIe siècle ... et nous fait, par là même, regretter la décennie des nineties, musicalement exceptionnelle !
2. Grizzly Bear Veckatimest
Comme le folk pur et dur, c'est quand même moyennement ma tasse de thé, je suis ravi qu'un groupe inventif comme Grizzly Bear la mixe à du rock indé et psychédélique. On pense parfois un peu à Radiohead ou Jeff Buckley, mais ça reste juste un truc un peu à part, mélodieux, exigeant et prenant.
3. Dirty Projectors Bitte Orca
J'avais évoqué cet album très inventif et pas forcément facile d'accès dans ma chronique patchwork d'été. Voix inspirées et originales, musiques très éclectiques et péchues (oserait-on dire nietzschéennes ?), ça vaut assurément le détour !
4. Atlas Sound Logos
Bradford Cox, leader de Deerhunter, persiste et signe avec ce deuxième album solo. Peut-être moins directement intimiste et torturé que le premier, il conserve malgré tout une atmosphère très particulière mais, c'est une nouveauté, fait aussi la part belle aux duos. D'où une diversification un peu plus grande.
5. The Antlers Hospice
Un album à ne pas écouter pour le réveillon du Nouvel An, sauf si on a prévu de se flinguer. The Antlers nous livrent une musique spectrale, triste et belle, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne fait guère de concessions à l'auditeur, tant la personnalité de Peter Silberman, âme du groupe, est présente.
Livres
1. Philip Roth Exit le fantôme
Le dernier roman de Roth surpasse largement tout le reste de la production (bon OK, production que je n'ai pas lue, c'est donc un jugement à l'emporte-pièce). Réflexion sur la société contemporaine, sur la vieillesse, mais surtout sur le pouvoir de la fiction et du fantasme, dans leur rapport trouble avec le réel, Exit le fantôme dit énormément avec, somme toute, une belle économie de moyens.
2. Sandro Veronesi Chaos calme
Bon c'est vrai, je triche un peu vu que Chaos calme est sorti en 2008. Mais je ne l'avais pas encore lu alors on me pardonnera (ou pas, c'est selon, mais tant pis). Un livre qui prend le lecteur un peu à rebours puisqu'on s'attend d'abord à un énième roman sur le "travail de deuil" comme on dit, or ce travail-là est subverti par la réflexion baroque et très inspirée de Veronesi.
3. Milan Kundera Une rencontre
Je trouve bien d'insérer dans ce classement un livre qui n'est pas un roman mais un essai littéraire sur l'art en général et sur les différents mouvements artistiques du XXe siècle en particulier, doublé d'une réflexion sur le rapport de notre société contemporaine à la création et aux artistes. Tout cela avec le style très pur et très sobre de Kundera, romancier génial qu'il faut lire et relire !
4. Pacôme Thiellement Cabala, Led Zeppelin occulte
Ici encore je triche puisque je n'ai pas encore chroniqué ce livre ! Mais je suis en train de le lire et je voulais le signaler d'emblée au lecteur, parce que je trouve ça marrant. J'ai déjà évoqué les liens entre rock et littérature sauf qu'ici Thiellement va encore plus loin puisqu'il livre une lecture ésotérique et kabbalistique des albums et de la musique de Led Zeppelin.
5. Alain Finkielkraut Un coeur intelligent
Un beau livre sur l'amour de la littérature. Mais aussi un éloge de la nuance et de la complexité des choses. C'est précisément pour cela que je le place ici : afin de suggérer à Finkielkraut d'arrêter d'intervenir trop souvent dans les médias pour dire des trucs plus ou moins cons, dans tous les cas sans le recul et le calme nécessaires, et d'en rester à des essais littéraires apaisés et profonds.
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28.12.2009
Nirvana "Live at Reading"
Note : 9,5/10
Meilleurs titres : Aneurysm/ On A Plain/ Territorial Pissings
20 ans pile que Nirvana a commis son premier album, Bleach (1989). Il s’agit d’un album à certains égards rugueux et glauque, pas mal influencé (dans les compos comme dans la production) par le heavy metal, même si certains titres tracent déjà bien la voie : ainsi le désormais classique "About a Girl", le riff de "School" ou bien encore la reprise très enlevée de "Love Buzz".
En 1991 vient la consécration (et tout ce qui s’ensuivra) avec Nevermind et le tube interplanétaire et représentatif de ce qu’on va alors appeler le "grunge", le fameux "Smells Like Teen Spirit". Dès lors Kurt Cobain, Krist Novoselic et Dave Grohl (qui a rejoint le groupe en 90) deviennent à leur corps défendant les porte-parole d’une génération, celle des kids un peu paumés et désenchantés qui écoutent du rock alternatif. Cette identification forte va encore être accentuée par la personnalité de Kurt Cobain, torturé, peu sûr de lui, introverti, mal à l’aise dans son rôle d’étendard et d’icône. Un malentendu qui va aller crescendo alors que les ventes de Nevermind s’envolent, que le clip "Smells Like Teen Spirit" tourne en boucle sur MTV, que les tournées s’enchaînent et qu’au fond la puissance subversive de Nirvana se trouve de plus en plus diluée dans le marketing et la com. Sans parler de la romance calamiteuse avec Courtney Love !
Avec le recul, cette étiquette de "grunge" semble plus une coquille vide qu’un concept opératoire. Dans cette mouvance on classait alors des groupes comme Pearl Jam (dont Cobain s’est toujours démarqué), Soundgarden, Alice In Chains, Mudhoney, Hole… Puis on y fourrait aussi les Smashing Pumpkins plus tous les autres groupes nés ou popularisés via ce séisme provoqué par la notoriété soudaine de Nirvana.
En réalité les racines de ce renouveau du rock plongeaient tout autant dans les expérimentations audacieuses de groupes comme Sonic Youth (le côté noisy) que dans le souffle d’air frais provoqué par les Pixies (le côté punk-ludique), sans oublier toute la mouvance underground incarnée par des formations comme les Melvins ou Slint. Que dire aujourd’hui, sinon que la première moitié des années 90 a été un nouvel âge d’or pour le rock alternatif américain, à base de grosses guitares saturées, un rock qui se démarquait fortement de "l’école britannique" alors dominante outre-Manche (une pop beaucoup plus sucrée et précieuse).
Mais opposer les choses de façon aussi manichéenne est évidemment réducteur : d’ailleurs Kurt Cobain lui-même s’est, plus d’une fois, insurgé contre l’image qu’on renvoyait de son groupe et de ses chansons, alors qu’il se disait également inspiré par une veine plus pop (les Beatles, Bowie, les Vaselines) ou plus folk (Johnny Cash). En témoigne par exemple le Unplugged qui élargira considérablement l’audience du groupe et contribuera à faire prendre conscience (en même temps il fallait être un peu obtus ou réac pour ne pas l’avoir compris avant !) que Nirvana, ce n’est pas "que" du bruit.
La parution récente, en CD/DVD, du fameux concert donné dans le cadre du festival de Reading en août 1992 permet de faire resurgir, telle la madeleine proustienne, toute une époque et de cristalliser ces ambiguïtés. Nous sommes donc au moment où Nirvana est au sommet de la hype après la parution, moins d’un an auparavant, de Nevermind. Va également paraître, dans la foulée, Incesticide, réunion de faces B et d’inédits. Dans plus d’un an paraîtra In Utero et quelques titres de ce futur album ont déjà été composés.
Kurt Cobain se pose d’emblée en anti-héros, débarquant sur scène en fauteuil roulant et recouvert d’une blouse d’hôpital (qu’il gardera pendant tout le show). Il ne cherche pas vraiment à communiquer avec le public, donnant plutôt l’impression d’être dans son monde. Ce qui ne l’empêche pas de produire un spectacle d’une densité exceptionnelle, hurlant comme un beau diable et enchaînant les tubes tel un rouleau compresseur. Quel trio, à part Nirvana, est capable de faire autant de bruit ?
Tout le set de Nevermind y passe, plusieurs titres de Bleach et Incesticide (dont le fantastique "Aneurysm") également. Parmi les futurs morceaux qui apparaîtront sur In Utero, le public a droit à "Tourette’s" (jouée pour la première fois, dans une version un peu plus longue que celle qui sera finalement retenue sur l’album), "All Apologies" (les paroles ne sont pas encore toutes fixées) et "Dumb" (fidèle à celle qui sera immortalisée sur disque, les cordes en moins bien sûr). Et puis quelques reprises aussi, exercice dans lequel Nirvana n’était franchement pas mauvais !
Ce qui frappe, c’est ce mélange d’attitude complètement punk (la voix de Kurt Cobain part complètement en couille par moments, comme par exemple sur "Sliver", il en joue histoire d’en rajouter encore une couche ; ou bien il massacre volontairement l’intro puis le solo de "Teen Spirit" ; ou bien encore il désaccorde totalement sa guitare et continue de jouer sur "Love Buzz", alors que les deux autres essayent de jouer correctement le morceau) et de musicalité beaucoup plus pop ("About A Girl", "Polly", "Dumb" et finalement pas mal d’autres titres de Nevermind), au point qu’on a parfois l’impression d’une improbable fusion entre les Sex Pistols et les Beatles. Un soin apporté aux mélodies croisé avec une attitude limite nihiliste, en tous cas franchement insensible au qu’en dira-t-on.
La fin du concert est également un très grand moment : après avoir plié "Territorial Pissings", un de leurs titres les plus violents, les trois gars de Seattle partent en happening qui vire à la performance : destruction des instruments (y compris la batterie) s’étalant sur plusieurs minutes, pastiche du solo hendrixien de l’hymne américain, tout cela évidemment sur fond de larsens. Aujourd’hui plus d’un groupe aurait mauvaise conscience à flinguer ainsi le matériel (crise oblige), à l’époque pourtant on sent bien que ce geste veut encore vaguement dire quelque chose et qu’il n’est pas simplement folklorique.
Au fond c’est cet aspect-là qui émeut le plus en visionnant le live à Reading : le côté "authentique". Même si la machine commerciale s’est déjà mise en route, le groupe joue comme si tout ça n’existait pas. Il ne se prend pas au sérieux, il livre un spectacle total, honnête, intègre. Il y a aussi ce type qui danse sur scène n’importe comment pendant tout le concert, peu importe, ça fait partie du truc. Il y a enfin la façon dont le live lui-même est filmé, mis en scène : quasiment aucun plan sur le public (alors que maintenant, il faut sans cesse montrer des gens hystériques), pas beaucoup d’effets de caméras, pas de travellings, pas beaucoup d’effets de lumière non plus. On est très loin des DVD musicaux de Muse par exemple, à l’esthétique MTV ! Ce côté quasiment amateur renvoie à une époque où le rock indépendant naissant ne se prenait pas trop la tête, ne se préoccupait pas plus de son image et de sa rentabilité que de la musique elle-même.
C’est tout cela qui, en filigrane, apparaît dans le live à Reading, tout cela qui devrait sans aucun problème séduire la nouvelle génération amatrice de rock et faire crever de nostalgie l’autre génération, celle des trentenaires dont je suis, qui se rappelleront que Nevermind explosait alors qu’on était au lycée, que cet album n’était que le début d’une vague de créativité exceptionnelle, laquelle après quelques années finirait par pas mal se tarir. Alors bien sûr le rock c’est comme l’économie : c’est cyclique, il y a des hauts et des bas. Toujours est-il que Nirvana, on le savait déjà mais ce DVD vient le rappeler, c’était le haut de ce cycle du haut, ils restent aujourd’hui la référence du rock des années 90, ils continuent d’inspirer beaucoup de formations qui ne leur arrivent pas à la cheville, sans eux rien n’aurait sans doute été pareil. On se prend à rêver de ce qu’aurait pu être la suite de leur carrière si, malheureusement, Kurt Cobain n’avait pas fini, pour des raisons à mon avis intimes et personnelles (même si c’est facile de mettre ça sur le dos du "système"), par se faire sauter la tête un beau jour d’avril 1994.
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25.12.2009
Identité ?
Alors qu’on ne cesse de nous parler "d’identité nationale", je ne peux m’empêcher de livrer quelques réflexions sur cette question ô combien controversée, assurément mise au goût du jour pour des raisons bassement politiciennes. A la limite mieux vaudrait ne rien dire, ne même pas en parler, tant le débat est mal posé et me paraît même vain, toutefois si 2 ou 3 observations peuvent dégonfler quelques baudruches et décentrer le débat, alors pourquoi pas…
Tout d’abord, j’aimerais parler de "l’identité" en général, rapportée à l’individu et absolument pas à une nation. Je ne suis ni philosophe ni psychiatre, il me semble malgré tout que ce rapport à l’identité est, en quelque sorte, le fondement même de l’être. En effet sans conscience d’une identité (couplée au rapport au temps et à la mémoire), peut-être ne serions-nous même pas hommes.
Cela étant dit, et dès l’abord, cette notion d’identité à l’échelle individuelle semble hautement problématique. A des niveaux tels que je ne suis pas certain qu’on puisse apporter la moindre réponse définitive. En effet rien de plus évident que d’affirmer que nous avons, chacun, une personnalité propre. Celle-ci est issue de tas de facteurs : les parents dont nous sommes issus, leur patrimoine à la fois génétique, social, culturel et éducatif, les circonstances particulières que nous avons traversées tout au long de notre vie, nos croyances, nos certitudes et incertitudes, les rencontres (amicales, amoureuses, intellectuelles, professionnelles…) qui ont contribué à nous façonner voire nous modeler, etc. Tout cela, en quelque sorte, constituerait notre identité. Mais comment la saisir, comment la résumer, a-t-elle une essence saisissable, peut-on in fine la réduire à quelque chose ?
Rien n’est moins sûr… A la limite, et encore, sans doute saisir l’identité d’un être humain ne pourrait se faire qu’après sa mort, lorsque sa trajectoire serait totalement achevée, puisque jusqu’à ce moment-là, la vie étant une évolution perpétuelle, rien ne sera figé et fixé une fois pour toutes, tout pourra encore changer, être réorienté. Tant il est vrai que chaque acte, chaque engagement nouveau, est susceptible de modifier la perception que l’on a soi-même, et qu’ont les autres, de notre identité. Vouloir la fixer, la réduire, que l’on ait 20 ans ou 70 ans, tout cela a donc quelque chose d’un peu absurde et contraire au sens commun.
On a par ailleurs souvent tendance à entendre parler de "moi profond", un peu comme s’il allait y avoir une schizophrénie latente en chacun de nous qui distinguerait le "vrai moi", le moi intime, que l’on serait seul à saisir, et l’autre moi, le moi "au rabais", le moi social qui ne serait qu’une représentation que les autres ont de moi, forcément orientée, biaisée, tronquée. Il n’a sans doute pas été le premier, mais Clément Rosset notamment a dénoncé cette illusion romantique dans un essai sur l’identité intitulé Loin de moi : de façon paradoxale et provocatrice, comme à son habitude, Rosset concluait que seul le moi social existe et même, histoire d’en rajouter une couche, que "moins on se connaît, mieux on se porte" ! Rappelons du reste, à ce point du raisonnement, qu’on désigne souvent un individu par le terme de personne. Or persona, en latin, c’est… le masque !
On n’est pas obligé de reprendre à son compte la thèse de Rosset, néanmoins force est de constater que les différents troubles psychiatriques, les dépressions qui affectent les individus ou, pour parler de cas moins dramatiques, du besoin de beaucoup de consulter un psy pour faire une analyse, ou simplement d’écrire son autobiographie, sont autant d’éléments révélateurs qui disent que l’identité ne va pas de soi. Si tel était le cas, nous n’aurions pas besoin de nous interroger sur ce qui va et ce qui ne va pas dans notre vie, sur nos erreurs, nos regrets, nos doutes, nos angoisses… La réalité c’est qu’il est bien difficile de se cerner, de même qu’il est très difficile de cerner les autres, au point qu’on peut parfois en déduire que les autres et que nous-même, sommes une énigme à nos yeux ! Et ce ne sont pas les slogans publicitaires contemporains, tous gonflés de "soyez vous-même" ou "n’écoutez que vous" (voir par exemple Gilles Lipovetsky), qui y changeront quelque chose : au contraire, cette tyrannie "d’être soi" pour l’individu contemporain (le sociologue Alain Ehrenberg avait d’ailleurs publié, voici quelques années, un passionnant essai intitulé La fatigue d’être soi) est bien souvent une source de frustration supplémentaire.
Lorsque quelque chose d’aussi "simple" qu’un individu est déjà soumis à tant d’incertitudes sur la question de l’identité, on ne peut que se prendre à rêver de ce qu’implique, à l’échelle d’une nation entière, ce concept flou !
Bien entendu la tentation a toujours été grande, notamment au XXe siècle, de dresser des parallélismes entre identité individuelle et identité collective (généralement celle d’une nation, puisque pour le moment c’est toujours dans ce cadre de référence que le citoyen évolue – malgré la mondialisation et la balkanisation qui sont les deux faces contemporaines d’une autre médaille).
Ce sont sans aucun doute les romanciers qui, avec le plus de talent et de réussite, ont exploré ces relations et ces liens très ambigus entre histoire (et donc identité) individuelle et histoire (et donc identité) collective. Pensons à l’œuvre du romancier Milan Kundera par exemple, particulièrement emblématique, même si je vais plutôt, pour illustrer mon propos, évoquer celle, non moins magnifique, de Kazuo Ishiguro.
Dans son roman le plus célèbre, Les vestiges du jour, Ishiguro met en scène un narrateur qui parle de lui à la première personne, un majordome dénommé Stevens qui fut autrefois au service de Lord Darlington, un grand aristocrate anglais. Stevens, au soir de sa vie, contemple son passé, lequel croise le passé de son maître et, plus largement, le passé britannique : plus particulièrement la période coloniale puis la deuxième guerre mondiale (et la tentation du fascisme pour une partie de l’aristocratie), enfin la période "post-coloniale" qui s’achève précisément à l’époque où se déroule le roman, à savoir 1956 (l’expédition de Suez, dont il n’est au demeurant jamais question dans le fil du récit).
La force d’Ishiguro est de faire flotter l’identité de son narrateur mais, avec elle, la prétendue identité de la Grande-Bretagne. En effet, durant sa méditation, Stevens s’interroge sur de grands concepts comme la "grandeur" ou la "dignité", se demandant ce qu’ils peuvent avoir de particulièrement britannique. Mais la question est plus facile à poser que les réponses à venir… D’ailleurs la grandeur est-elle proprement britannique ? De Gaulle par exemple n’a-t-il pas 1000 fois employé ce terme pour parler de la France ? Quant à la dignité, est-ce une vertu purement britannique ? Ishiguro, d’origine japonaise, est bien placé pour savoir qu’il n’en est rien ! Bref plus on tente de s’approcher d’une définition, de la réduire à sa plus simple expression, plus celle-ci nous glisse entre les doigts tel le sable… Mieux encore, Ishiguro nous dépeint une nation avec ses fiertés mais aussi ses échecs, ses zones d’ombres, voire ses hontes. La France de la collaboration ou de la guerre d’Algérie en sait aussi quelque chose !
Au final, quand on se pose des questions comme "quelle est mon identité" ou "quelle est l’identité de la France ?", que reste-t-il de réellement opératoire sinon des tautologies à la limite du ridicule du genre "moi c’est moi" ou "la France c’est la France" ? Nous voici donc en présence de l’aporie sur le débat autour de "l’identité nationale". Mis à part sombrer dans des tautologies ou, pire encore, des poncifs (nous aimons le vin, le fromage, nous sommes frondeurs, et même sur ces sujets-là il sera facile de voir que nous ne sommes pas les seuls), que peut-il sortir d’un pareil débat ? Probablement pas grand-chose… Mieux vaudrait, en fait, lire quelques bons ouvrages historiques et sociologiques qui, seuls, sont capables de nous donner un éclairage vraiment intéressant et nuancé sur la nation française, sa grandeur mais aussi ses périodes et aspects troubles.
Cela étant dit n’oublions pas que, comme je le montrais récemment, l’histoire elle-même est traversée de débats et de courants distincts, parfois contradictoires, et que l’une des principales qualités de l’historien, même s’il doit tâcher d’atteindre l’objectivité voire la vérité, est précisément de douter…
20:22 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : france, politique, société
12.12.2009
Death Cab for Cutie : panorama d'étape
Oublions un instant la pure actualité musicale pour faire un petit bilan d’étape d’un groupe (comme je l’ai déjà fait pour Lali Puna, Travis, les Smashing Pumpkins ou U2).
Death Cab for Cutie est sans doute l’un des groupes de rock indépendant les plus injustement méconnus en France. Aux Etats-Unis, leur contrée d’origine, ils connaissent un succès relativement important depuis déjà plusieurs albums mais cette notoriété n’a carrément pas atteint, sauf dans quelques cercles restreints, notre pays. C’est vraiment dommage car ils proposent une musique de très grande qualité, que je qualifierais comme un mix parfait entre le rock indépendant dans ce qu’il a de meilleur et la musicalité pop de la plus pure facture.
La musique de Death Cab for Cutie est très influencée par la personnalité de son leader, Benjamin Gibbard (simultanément à la voix et à la guitare), lequel compose la plupart des titres du groupe. Les mélodies proposées par le quatuor semblent toujours couler de source, pourtant les accords et les arrangements sont assez sophistiqués et largement moins convenus que ce que commet le tout-venant. Ces mélodies sont d’ailleurs accompagnées par une voix très particulière, douce, parfois plaintive, souvent émouvante, qui ne peut laisser indifférent. A ce sujet la voix de Gibbard, dans les 4 premiers albums, avait quelque chose de plus cristallin, de plus pur. Depuis Plans, cette voix s’est un peu transformée : tel Patrick Bruel, Ben Gibbard se serait-il cassé la voix ? A moins que ce ne soit l’effet de l’alcool et/ou de la cigarette ? On ne peut que déplorer cette mutation, heureusement pas catastrophique, mais tout de même audible.
La carrière de Death Cab for Cutie commence à la fin des années 90 (1998 pour être précis) avec un premier album vraiment bien, Something About Airplanes, qui pose déjà un certain nombre de jalons que l’on retrouvera dans toute la discographie ultérieure du groupe. "Bend to Squares", le premier titre, est l’un des plus réussis, avec aussi "President of What ?", le radioheadien "Champagne from a Paper Cup" et "Line of Best Fit". Cet album introductif alterne passages très rythmés et chansons plus mélancoliques et introspectives. De même, le recours aux effets de guitare (notamment le tremolo) enrichit les compos et positionne Death Cab for Cutie comme un groupe inventif et musicalement très sensible. Pour un début, c’est vraiment très bon !
Une impression qui va se confirmer en 2000 avec leur deuxième album, We Have the Facts and We’re Voting Yes, que je considère personnellement comme l’un de leurs meilleurs. Sans doute moins directement "punchy" que Something About Airplanes, We Have the Facts… gagne pourtant en qualité d’écriture, en intensité, en expression. Les accords et les arpèges proposés par cet album (souvent doublés par du glockenspiel) surprennent par leur sophistication et, au fil des écoutes, la cohérence de l’ensemble ne laisse de susciter l’admiration. Une nostalgie prononcée ("Title Track", "Company Calls Epilogue", "No Joy in Mudville") colore la tonalité d’ensemble de l’opus même si des moments plus énergiques ("Lowell, MA", "Company Calls") sont aussi de mise.
En 2001, The Photo Album casse un peu cette lancée. En effet, je trouve que cet album est le moins réussi de la carrière du groupe (en tous cas à ce jour). Les chansons en soi ne sont pas nulles, mais rien ne ressort réellement de ce disque beaucoup plus plat, beaucoup plus inodore que les précédents. Il y a comme une petite panne d’inspiration, un ressassement net (remarquons quand même, dans les titres bonus d'une édition de l'album, une reprise de "All Is Full of Love" de Bjork vraiment pas mal), qui heureusement est surmonté au-delà de toute espérance en 2003 avec le 4e album studio de Death Cab for Cutie, l’excellent Transatlanticism, sans doute leur meilleur. Contrairement au Photo Album, tout sonne juste dans ce superbe Transatlanticism qui confirme que la couleur dominante du quatuor est la mélancolie ("Lightness", "Tiny Vessels" et surtout le titre éponyme "Transatlanticism"). Preuve que Death Cab for Cutie devient plus "populaire", des séries télévisées utilisent l’album pour leur bande sonore (j’ai repéré un épisode de Californication et un épisode des Experts Miami mais il y en a sûrement d’autres).
En 2005 paraît Plans. C’est un album qui me paraît être un "mini-tournant" pour le groupe avec une utilisation plus prononcée du piano ("Different Names for the Same Thing", "What Sarah Said"), lequel conserve toutefois les atmosphères très spleenesques autrefois exprimées par les guitares. A noter également (à la guitare) la très dépouillée "I Will Follow You into the Dark". Autre tendance (heureusement légère) de cet album : une inspiration parfois plus eighties sur les morceaux "Your Heart Is an Empty Room" (on pense aux arpèges de The Joshua Tree) et surtout "Someday You Will Be Loved". Et puis, donc, la voix de Gibbard un peu plus éraillée, moins clairement gémissante et angélique. Même si Plans est un succès encore plus important que Transatlanticism, je le trouve intéressant, parfois magnifique, mais moins achevé que le précédent.
En 2008 est proposé au public le 6e et dernier album de Death Cab for Cutie paru à ce jour, Narrow Stairs. C’est un album qui retrouve un bipolarité plus importante avec une alternance de chansons douces et d’autres plus rythmées, comme par exemple les très bonnes "No Sunlight", "Cath" et surtout "Long Division". Plus étonnante, l’ouverture de l’album avec deux titres relativement longs, "Bixby Canyon Bridge" et plus encore "I Will Possess Your Heart" que, jusqu’ici, on ne se serait pas attendu à trouver dans l’inspiration du groupe. Au chapitre des incongruités, "Pity and Fear" s’achève très abruptement, un peu comme si la bande avait été coupée (ce qui semble d’ailleurs être le cas, une mauvaise manipulation du logiciel d’enregistrement ayant donné ce résultat que le groupe a finalement trouvé sympa et qu’il a donc conservé sur l’album). Avec Narrow Stairs il semble que le quatuor veuille revenir à quelque chose de plus spontané, de plus direct et dynamique, et c’est assez convaincant même si l'album n'est pas un chef d'oeuvre.
Alors qu’un nouvel album serait prévu pour 2010, alors que Death Cab for Cutie a déjà 6 efforts studio au compteur, je trouve dommage que la France ne soit pas plus réceptive à leur musique à la fois émouvante, romantique, très inspirée, ultra-mélodique et, je le répète, synthétisant parfaitement les deux veines tout aussi agréables du rock indépendant et de la pop finement ciselée. De très nombreuses chansons sont d’ores et déjà des classiques qui plairont autant aux garçons qu’aux filles, aux jeunes qu’aux vieux, alors ce serait bête de s’en priver plus longtemps ! Que ceux qui possèdent un iPhone se fassent une première idée puisque, cerise sur le gâteau, les Death Cab for Cutie proposent une application gratuite que vous pourrez notamment retrouver sur leur site Web !
14:55 Publié dans Musik | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, rock, culture
06.12.2009
Philip Roth "Exit le fantôme"

Note : 9,5/10
Certains romans se lisent très rapidement, notamment parce qu’ils sont portés par un ton, une voix, un rythme enlevés et extrêmement prenants. C’est le cas d’Exit le fantôme, la dernière fiction du grand romancier américain Philip Roth. Etonnant comme un écrivain au sommet de son art peut dire tant de choses dans un volume si restreint, puisque le roman n’est finalement pas très long.
Il n’est pas si simple de résumer Exit le fantôme : ou plutôt si, c’est facile dans un premier temps, puisque le narrateur de ce roman (le fameux Nathan Zuckerman, déjà plusieurs fois apparu dans les fictions de Roth et que d’aucuns voudraient voir comme un "alter ego" de l’écrivain) quitte son patelin du Massachussetts, dans lequel il vit reclus depuis onze ans, pour "replonger" dans la grande ville qu’est New-York, au départ uniquement pour rendre visite à un médecin qui pourrait l’aider à pallier ses problèmes d’incontinence.
Pourtant, très vite, les choses vont se dérégler : d’abord, ce sont plusieurs figures qui dévoient, plus ou moins malgré lui, Zuckerman de sa "diète relationnelle" volontaire. Il y a ce couple de trentenaires, Jamie et Billy, qui veulent échanger leur loft avec sa maison de campagne, et voici que Jamie réveille les fantasmes de l’écrivain vieillissant et surtout impuissant. Il y a Amy Bellette, une vieille femme bien mal en point qui fut autrefois la maîtresse d’un écrivain tombé dans l’oubli, un certain E.I. Lonoff, auquel Zuckerman a voué un culte littéraire mais également une fascination un peu trouble. Et, pour finir, le jeune et arrogant Richard Kliman, qui souhaite précisément écrire une biographie de Lonoff, persuadé d’avoir découvert son "secret" (une histoire d’inceste), pour, paradoxalement, l’arracher à l’oubli littéraire dans lequel la postérité l’a plongé, et qui harcèle Zuckerman pour en savoir davantage, sachant que lui et Lonoff se sont autrefois fréquentés.
L’action se passe en 2004, soit trois ans seulement après le 11-septembre, précisément au moment de la réélection de George W. Bush, un W. que Jamie et Billy, intellectuels new-yorkais bon teint, n’auraient jamais pensé voir reconduit à la tête du pays. Au moment où l’époque est, par ailleurs, comme étouffée par le conformisme et de nouveaux habitus (notamment la manie de parler au téléphone portable partout dans les lieux publics, ce qui donne lieu dans le récit à un morceau de bravoure), que vient donc faire Zuckerman, le reclus, dans cette fourmilière ?
C’est l’une (il y en a bien d’autres) des ambiguïtés de ce roman superbe, dont je disais qu’il ne cesse, chemin faisant, de se "dérégler". En effet, plus le récit avance, plus le lecteur est déstabilisé : d’abord par ces dialogues théâtraux (et totalement fantasmés) entre le vieux Nathan Zuckerman et la jeune et belle Jamie Logan, insérés dans le fil de l’intrigue mais en même temps complètement à part, l’entrecoupant, signifiant le pouvoir et la souveraineté de la fiction, du fantasme, plus largement de la création littéraire. Ces dialogues (simplement rythmés par les mentions : ELLE / LUI) sont une sorte de matrice dans l’imagination libidineuse et mélancolique de Zuckerman, lui servant à ouvrir un flot d’écriture qui pourrait, qui sait, donner lieu à une nouvelle œuvre.
D’autre part, le sentiment de désorientation du lecteur croît lorsque Zuckerman, alors qu’il semblait pendant plusieurs dizaines de pages "fiable", finit par avouer qu’il est l’objet de pertes de mémoire. L’on en vient alors à douter de ce qui a été affirmé précédemment (et de ce qui sera affirmé ensuite) et l’on se retrouve plongé dans cette ambiance très particulière des romans au narrateur "unreliable" (c’est-à-dire sujet à caution et à soupçon).
Cette sensation extrêmement subtile (et littérairement parfaitement maîtrisée par Philip Roth) de flottement, d’ambiguïté, constitue l’une des réussites majeures de ce roman. Il y en a bien d’autres : par exemple l’interrogation sur le rapport, certes classique mais toujours passionnant, entre réalité d’un côté, fiction, fantasme, création de l’autre. Comment chaque camp se nourrit-il de l’autre ? Lequel prend l’ascendant sur l’autre en fonction de la personnalité au sein de laquelle ce conflit se joue ?
Autre interrogation, proche de la précédente, sur le rapport entre la vie (la biographie) d’un côté, l’œuvre (la fiction) de l’autre. Alors que le jeune Kliman voudrait exhumer des placards le secret glauque de Lonoff, sous prétexte de remettre l’œuvre de l’écrivain sur le devant de la scène, que faut-il penser de cette tendance contemporaine à s’intéresser davantage à la vie d’un artiste qu’à son œuvre ? Philip Roth (avec notamment cette formule superbe : "remplacer le génie du génie par le secret du génie") rejoint ici l’interrogation de Milan Kundera dans son dernier livre Une rencontre, sans aller aussi loin que Kundera dans sa réponse.
Autre enjeu crucial d’Exit le fantôme : la méditation sur le temps qui passe, la vieillesse, le fossé entre les générations, l’approche de la mort. Le titre du roman, contenant les mots "fantôme" et "exit", est déjà tout un programme. Au sein du récit, dans une approche quelque peu deleuzienne (cette idée de devenir), Nathan Zuckerman classe l’humanité en deux catégories : les "déjà plus" et les "pas encore". En utilisant ces deux catégories très sèches, clivées et désespérantes, Zuckerman se dit qu’au fond, la comédie humaine est perpétuellement rejouée par chaque génération, et qu’il en sera toujours ainsi, mais que cela n’empêche pas de nous amener tous vers la même inexorable fin.
D’ailleurs, tout le dispositif romanesque tourne avec génie autour de ces deux notions de "déjà plus" et de "pas encore", puisque plusieurs figures se répondent en écho : côté féminin, Amy Bellette ravagée, au soir de sa vie, la "déjà plus", face à Jamie Logan la fière, la conquérante, la "pas encore". Côté masculin, le jeu de miroir et d’enchâssement est encore plus vertigineux : Zuckerman le "déjà plus", face à Richard Kliman le "pas encore", mais Kliman renvoyant Zuckerman à ce qu’il était autrefois, lorsque lui-même était plein de sève, de certitude, de morgue, il était le "pas encore" alors que Lonoff, lui, était déjà du côté des "déjà plus", ce qui n’empêchait pas la jeune Amy Bellette, la "pas encore", d’être fascinée par lui et lui consacrer tout son amour. De même Zuckerman fantasmant aujourd’hui sur la "pas encore" Jamie Logan, comme il fantasmait autrefois sur la "pas encore" Amy Bellette, devenue entre temps "déjà plus".
Les fantômes, les ombres, le vide, les pertes (d’individus, d’illusions, de mémoire, de virilité…) se déploient donc en arabesques dans ce grand roman élégiaque, avec une virtuosité à la fois stylistique et narrative impressionnante, virtuosité formelle qui n’empêche pourtant jamais le tout de se lire avec simplicité, limpidité et fluidité.
On aurait tort, toutefois, de penser qu’Exit le fantôme est une sorte de testament uniquement noir et déprimant. Les choses sont en réalité plus complexes dans la mesure où Nathan Zuckerman aimerait bien être toujours jeune et viril (d’ailleurs sa tentation de rester à New-York, de tomber amoureux de Jamie, de relire les journaux, bref de "recoller" à la vie dans son effervescence en atteste) et ne peut pas réellement faire une croix sur le monde dans lequel il vit. Ainsi le roman oscille sans cesse entre deux pôles contradictoires, ne les résolvant jamais, quant à la présence de l'auteur Philip Roth en filigrane, elle est à bien des égards ironique et distanciée, on ferait donc fausse route en déduisant que Roth = Zuckerman. Enfin, par l’hommage perpétuel rendu à la littérature (Conrad en tête) et aux genres littéraires, Exit le fantôme ne dégage certes pas un parfum d’optimisme, mais embrasse avec concision et force une telle quantité de thèmes, d’impressions et d’enjeux qu’il est assurément le plus beau et le plus maîtrisé des romans de la fameuse "rentrée littéraire".
14:44 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, littérature, culture
25.11.2009
Atlas Sound "Logos"
Note : 8,5/10
Meilleurs titres : Shelia/ Quick Canal/ Logos
Atlas Sound est le projet solo de Bradford Cox, leader du groupe Deerhunter.
Alors que Deerhunter sortait, en 2008, l’excellent double album Microcastle/Weird Era Cont. (que j’avais classé en tête de mon best-of 2008), alors qu’Atlas Sound sortait, juste avant, toujours en 2008, son premier album Let The Blind Lead Those Who Can See But Cannot Feel, voici qu’Atlas Sound revient en cette fin 2009 avec un deuxième opus, Logos, enregistré entre 2007 et aujourd’hui.
Autant dire que cette nouvelle sortie confirme que l’inspiration de Cox semble ne jamais se tarir, tout en conservant, cerise sur le gâteau, un niveau très élevé.
Logos est moins directement électronique que son aîné Let The Blind Lead Those Who Can See But Cannot Feel, il est par ailleurs plus ouvert aux influences extérieures : pour preuve, la présence de Noah Lennox (alias Panda Bear, l’un des leaders du groupe Animal Collective mais également adepte des projets solos) sur le titre "Walkabout", et celle de la Française Laetitia Sadier (leader du groupe Stereolab) sur "Quick Canal".
Mais Logos conserve malgré tout l’empreinte forte de Bradford Cox et de son univers, à savoir une impression évidente de claustrophobie, de mélancolie, le sentiment inéluctable d’une disparition prochaine. Sans doute le fait que Cox soit atteint du syndrome de Marfan peut-il en partie expliquer cette fascination pour les univers en décomposition, les ambiances éthérées et vaporeuses, les atmosphères maladives et quasi-oniriques. La pochette de Logos véhicule d’ailleurs tout cela de façon frontale, puisque l’on découvrira avec une certaine gêne une photo de Cox totalement décharné, avec en plus un halo qui remplace sa tête, un peu comme s’il avait déjà commencé à se dissoudre et disparaître.
Malgré tout, le climat général de Logos me paraît légèrement moins glauque que celui de Let The Blind Lead Those Who Can See But Cannot Feel, sans doute parce que les influences pop et rock (au sens très large : pour affiner il faudrait parler du shoegaze, du kraut, de la new wave, du psyche) sont plus présentes. Ainsi le riff de "Shelia", que n’aurait limite pas renié Kurt Cobain, ou bien la rythmique très soutenue du morceau "Logos", même si la production y ajoute toujours de grosses nappes d’ambient.
Il est probable que le morceau le plus gai de l’album soit "Walkabout" (le duo avec Noah Lennox), une chanson réussie qui parvient à mixer, sans dénaturer ni l’un ni l’autre, les univers musicaux des deux histrions de fort belle manière.
Dans un registre totalement différent, l’alchimie fonctionne aussi magnifiquement avec Laetitia Sadier sur "Quick Canal", titre très étiré (un poil trop long ?), répétitif à souhait, totalement dans l’esprit de Stereolab qui a toujours pratiqué ce type de compos basées sur la boucle.
Sinon, avec les très beaux "An Orchid" et "My Halo", Atlas Sound creuse le sillon de titres un peu retro, que je verrais assez bien utilisés dans un épisode de Twin Peaks par exemple, ces moments où les héros flirtent et se regardent langoureusement dans une pièce sombre.
L’attrait pour les compos en trois temps (le trois-temps, on le sait, étant celui de la valse : et rien ne dit qu’une valse soit toujours joyeuse !) éclate également avec la très belle "Criminals".
Une inspiration un peu plus blues/folk est perceptible avec "Attic Lights", ainsi que sur le premier titre de l’album, "The Light That Failed", sans doute le plus torturé de tous.
Je me demande si les morceaux "Kid Klimax" et "Washington School", sans être mauvais, n’étaient pas dispensables, mais on les pardonnera bien volontiers à Bradford Cox qui nous livre avec Logos un magnifique disque, dans lequel il est bon d’errer voire se perdre, un disque qui nous permet de voyager au sein de l’univers à la fois étendu et confiné d’Atlas Sound (paradoxe qui n’est qu’apparent : peut-être parce que, on s’en souvient, le héros mythologique Atlas était condamné à porter la voûte céleste sur ses épaules, ce qui crée ce double sentiment concomitant d’ampleur et d’enfermement).
Ecouté (je viens d’en faire la douce-amère expérience) couché dans son lit, semi-comateux, pris par des symptômes maladifs vagues mais bien réels, la tête lourde, les paupières piquantes, les muscles sans vigueur, Logos prend sans doute toute sa dimension et toute sa beauté. De là à vous conseiller de choper un virus ou pire, la grippe A, il n’y a qu’un pas (qu’évidemment je ne franchirai pas) !
20:52 Publié dans Musik | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, rock, culture
21.11.2009
Vampires : une nouvelle mode ?
Depuis quelques semaines, de nombreux journaux et magazines titrent sur la "mode" du vampire et du vampirisme. A la faveur, évidemment, de la déferlante Twilight sur les écrans de cinéma (adapté des romans de Stephanie Meyer).
A lire ces différents articles, on aurait presque l’impression que la figure du vampire vient tout juste de sortir. Que ce type d’approximations puisse être entretenu par des périodiques aussi peu sérieux que Cosmo, passe encore. Mais qu’il aille jusqu’à s’insinuer dans le Monde Magazine, ça me laisse davantage dubitatif.
En fait, il suffirait pour être vaguement honnête de dire qu’une nouvelle vague de "mode" autour de cette figure mythique (au moins depuis Bram Stocker et son Dracula) qu’est le vampire déferle certes actuellement. Mais que cette vague, d’un certain point de vue, n’a jamais vraiment cessé depuis de nombreuses années. Il n’y aurait pas besoin de remonter aux calendes grecques pour le prouver.
Il suffirait, si l’on parlait cinéma, de mentionner le Dracula de Francis Ford Coppola (1992), Entretien avec un vampire de Neil Jordan (1994, adapté de l’un des nombreux best-sellers consacrés aux vampires de la romancière Anne Rice -- celui-ci en particulier datant de 1976), ou, dans le genre navet, Underworld de Len Wiseman (2003).
Il suffirait, si l’on parlait séries télés, de mentionner Buffy contre les vampires (1997-2003) et son spin-off Angel (1999-2004), tous deux créés par Joss Whedon.
Il suffirait, si l’on parlait mangas, de mentionner le film d’animation Vampire Hunter D. du génial Yoshiaki Kawajiri (2000) ou bien encore l’anime novateur Blood : The Last Vampire de Hiroyuki Kitakubo (2000, ayant donné lieu à de nombreux produits dérivés dont un film live de Chris Nahon en 2007).
Bref, ces quelques références faciles pourraient être, j’en suis sûr, complétées à l’infini. Montrant par là même, à peu de frais, que titrer sur une "déferlante" et un "tout nouveau phénomène" a quelque chose de quand même très largement exagéré, voire de carrément mensonger.
On se pose alors la question : pourquoi faire de tels raccourcis et se priver, systématiquement, de remettre un minimum en perspective tout phénomène de mode ? Parce qu’on n’a pas envie de se donner cette peine (ça demanderait en effet quelques minutes de recherche) ? Parce qu’on souhaite toujours tout présenter sous un jour absolument nouveau et comme si rien auparavant n’avait jamais existé (c’est plus vendeur et moins prise de tête, ça conforte le lecteur sur sa singularité et son originalité profondes) ? Parce qu’il n’est de toute façon pas dans la nature du journalisme d’éclairer le présent à la lumière du passé et, plus largement, de rechercher un minimum d’objectivité ?
Une question qui n'appelle évidemment aucune réponse ! Mais qu'il s'agisse du vampirisme ou de tas d'autres sujets au quotidien, force est de constater que rien n'est fait dans les médias écrits (je ne parle même pas des médias télé) pour rendre le lecteur moins con.
10:50 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, presse, culture



































