21.11.2009
Vampires : une nouvelle mode ?
Depuis quelques semaines, de nombreux journaux et magazines titrent sur la "mode" du vampire et du vampirisme. A la faveur, évidemment, de la déferlante Twilight sur les écrans de cinéma (adapté des romans de Stephanie Meyer).
A lire ces différents articles, on aurait presque l’impression que la figure du vampire vient tout juste de sortir. Que ce type d’approximations puisse être entretenu par des périodiques aussi peu sérieux que Cosmo, passe encore. Mais qu’il aille jusqu’à s’insinuer dans le Monde Magazine, ça me laisse davantage dubitatif.
En fait, il suffirait pour être vaguement honnête de dire qu’une nouvelle vague de "mode" autour de cette figure mythique (au moins depuis Bram Stocker et son Dracula) qu’est le vampire déferle certes actuellement. Mais que cette vague, d’un certain point de vue, n’a jamais vraiment cessé depuis de nombreuses années. Il n’y aurait pas besoin de remonter aux calendes grecques pour le prouver.
Il suffirait, si l’on parlait cinéma, de mentionner le Dracula de Francis Ford Coppola (1992), Entretien avec un vampire de Neil Jordan (1994, adapté de l’un des nombreux best-sellers consacrés aux vampires de la romancière Anne Rice -- celui-ci en particulier datant de 1976), ou, dans le genre navet, Underworld de Len Wiseman (2003).
Il suffirait, si l’on parlait séries télés, de mentionner Buffy contre les vampires (1997-2003) et son spin-off Angel (1999-2004), tous deux créés par Joss Whedon.
Il suffirait, si l’on parlait mangas, de mentionner le film d’animation Vampire Hunter D. du génial Yoshiaki Kawajiri (2000) ou bien encore l’anime novateur Blood : The Last Vampire de Hiroyuki Kitakubo (2000, ayant donné lieu à de nombreux produits dérivés dont un film live de Chris Nahon en 2007).
Bref, ces quelques références faciles pourraient être, j’en suis sûr, complétées à l’infini. Montrant par là même, à peu de frais, que titrer sur une "déferlante" et un "tout nouveau phénomène" a quelque chose de quand même très largement exagéré, voire de carrément mensonger.
On se pose alors la question : pourquoi faire de tels raccourcis et se priver, systématiquement, de remettre un minimum en perspective tout phénomène de mode ? Parce qu’on n’a pas envie de se donner cette peine (ça demanderait en effet quelques minutes de recherche) ? Parce qu’on souhaite toujours tout présenter sous un jour absolument nouveau et comme si rien auparavant n’avait jamais existé (c’est plus vendeur et moins prise de tête, ça conforte le lecteur sur sa singularité et son originalité profondes) ? Parce qu’il n’est de toute façon pas dans la nature du journalisme d’éclairer le présent à la lumière du passé et, plus largement, de rechercher un minimum d’objectivité ?
Une question qui n'appelle évidemment aucune réponse ! Mais qu'il s'agisse du vampirisme ou de tas d'autres sujets au quotidien, force est de constater que rien n'est fait dans les médias écrits (je ne parle même pas des médias télé) pour rendre le lecteur moins con.
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14.11.2009
The Antlers "Hospice"
Note : 8,5/10
Meilleurs titres : Kettering/ Bear/ Two
Les chants les plus beaux sont-ils forcément les plus tristes ? Pas nécessairement, cela étant dit les groupes de rock exaltant la mélancolie produisent parfois de très jolies choses. C’est le cas avec The Antlers, un trio new-yorkais dont l’album Hospice (c’est déjà tout un programme ;-) devrait réjouir (ou plomber) les amateurs.
Tout dans cet album, de son titre à son livret en passant par ses lyrics et son orchestration, laisse poindre une tristesse et un climat dépressogène qui, heureusement, n’empêchent jamais l’auditeur d’apprécier la qualité de la musique et ne lui donnent jamais non plus l’envie de se tirer une balle (même si, on l’aura compris, absolument rien ne l’incitera non plus à sauter sur les tables en se disant qu’il est un winner).
C’est, au fond, dans les trois premiers titres de Hospice que l’essence du disque est contenue : "Prologue", instrumental, est glauque au possible et nous plonge dans une atmosphère plutôt grise et élégiaque, emplie de solitude, quelque chose qui m’a évoqué les magnifiques et désespérantes premières notes de Yanqui U.X.O. de Godspeed You ! Black Emperor.
"Kettering" reprend le thème du prologue mais en le structurant davantage, le "popifiant" presque grâce à de jolies notes de piano, la voix de Peter Silberman, fragile et comme traumatisée, emplissant petit à petit l’espace du disque et contribuant, lentement, à le réchauffer.
"Sylvia" est d’emblée plus lyrique, plus nettement ornée d’instruments divers (y compris des cuivres), elle ne manquera pas d’évoquer certaines envolées à la Arcade Fire : une influence à nouveau palpable dans le très bon morceau "Two", avec un même art consommé de la montée et de la ferveur.
Le reste de Hospice se déploiera dans ces trois directions. Ce qui forme une œuvre très cohérente, unie par le sentiment lancinant de maladie, de mort, de reconstruction hasardeuse et lente, autour duquel planent des figures de fantômes, d’hôpitaux… Tout cela (en plus des influences précédemment citées) ne pourra pas, à un moment ou un autre, ne pas faire penser à The Wall, en moins conceptuel et moins sordide.
Je trouve dommage que certaines plages (pas beaucoup heureusement : "Atrophy" en est un bon exemple) soient un poil trop longues et que l’aspect instrumental y soit presque artificiellement plaqué : cela ébrèche la cohésion de l’ensemble et empêche Hospice d’être une réussite intégrale et absolue de bout en bout. Il n’en reste pas moins que l’opus des Antlers est suffisamment intéressant et abouti pour être l’un des très bons albums de 2009, réussissant à maintenir un équilibre (théoriquement extrêmement précaire) entre l’intimisme, la noirceur, l’exigence underground et la veine pop.
Peut-être "Epilogue" synthétise-t-il ces différentes facettes en proposant des accords de guitare relativement classiques et mémorisables, quoique très dépouillés et presque austères, magnifiés par la voix de Peter Silberman, une voix qui introduit ici une nouvelle palette de nuances (lesquelles semblent par instants ressusciter Jeff Buckley, à d’autres moments rivaliser avec les accents soul et même gospel d’Antony & The Johnsons). Une voix qui est également mise en avant dans l’un des meilleurs titres de l’album, "Bear", sorte de balade à la fois triste et enjouée où des rais de lumière pointent au travers des nuages.
Dans la mesure où Hospice semble avoir été difficile à sortir, qui plus est être "le" projet porté de longue date par Silberman, on peut se demander quel sera le futur pour The Antlers (s’il y en a un). Il est évident que ce type d’album, qui marque sur le moment, est rétrospectivement appréhendé très différemment en fonction de la suite de la carrière du groupe. Mais comme nous ne sommes pas là pour lire dans l’avenir (d’ailleurs tout n’est-il pas censé s’arrêter brutalement en 2012 ?!), contentons-nous pour l’heure d’apprécier Hospice, venu d’un peu nulle part, pour ce qu’il est – à savoir un très bel album.
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02.11.2009
The Beatles : 40 ans après
Avec la réédition de l’intégrale des Beatles, beaucoup crieront sans doute à l’opération marketing et refuseront d’aller encore un peu plus engraisser des poches déjà bien pleines.
C’est évidemment un argument qui se tient mais que, pour ma part, j’ai rejeté pour au moins deux raisons :
1- finalement, quand on a mon âge, on connaît souvent superficiellement les Beatles. Comme tout le monde on a acheté les best-of, on maîtrise les titres les plus connus, ceux que tout le monde ressasse depuis des décennies (et qui ne sont pas toujours les meilleurs), mais ça ne va pas forcément beaucoup plus loin.
2- quand bien même on connaîtrait déjà bien, un remastering de qualité des Beatles, pourquoi cracher dessus ? Entendre des chansons avec une oreille nouvelle, un peu comme si c’était la première fois, découvrir telle ou telle subtilité, tel ou tel son jusqu’ici un peu enfoui ou en sourdine, voilà qui me paraît intéressant.
Bref j’ai décidé de dépenser quelques euros, évidemment pas toute leur disco, mais uniquement me focaliser sur la dernière période, celle que je préfère, avec les 4 albums Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le White Album, Abbey Road et Let It Be.
Première chose qui laisse admiratif et qu’on a tendance à trop souvent oublier : la productivité absolument folle des Beatles. Il faut quand même remettre en perspective que les 13 albums officiels des Beatles sont parus entre 1963 et 1970 (sachant que Let It Be, paru en 70 alors que le groupe avait déjà splitté, avait été enregistré en 69) !
On a en effet l’impression, vu leur abondante discographie, que la carrière des Beatles a duré au moins quinze ans, mais ça n’est pas du tout le cas ! Par rapport aux standards actuels, où il est fréquent qu’un groupe sorte un album tous les 3 ans (ou plus), ce très fort rendement sur 6-7 ans laisse pantois. D’autant que certains méga-singles devenus des classiques (au hasard "Strawberry Fields Forever", "Penny Lane", "Hey Jude", "Don’t Let Me Down"…) ne sont sur aucun album !
Du coup, parallèlement à ce constat, on ne peut qu’admirer la façon dont le groupe a su se renouveler et évoluer en si peu de temps. Entre les bluettes pop des débuts et la profondeur et la complexité des 4 albums évoqués plus haut, quelle progression exceptionnelle en si peu de temps !
Deuxième élément admirable : la façon dont les Beatles ont su produire des concepts qui, aujourd’hui encore, restent totalement pertinents et à aucun moment obsolètes ; la façon dont ils ont posé la plupart des jalons qui continuent de codifier l’univers du rock.
Qu’on pense à Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band : tant sur la forme (la pochette totalement délirante où le quatuor pose entouré de "grands hommes") que sur le fond (le groupe se renouvelle totalement par rapport à ses titres passés et, surtout, complexifie son travail en studio, multipliant les pistes, les effets sonores, quitte à être ensuite incapable de reproduire sur scène tout ce labeur technique), il révolutionne l’approche de l’album rock.
Qu’on pense au White Album : cette appellation, passée à la postérité, est pourtant inexacte puisque l’album n’avait pas de nom. Sur une pochette entièrement blanche se découpaient simplement les lettres The Beatles. Plus encore, et en opposition avec le packaging minimaliste, il s’agit d’un double album foisonnant, parfois pop, parfois expérimental, dans tous les cas le "double album" est un concept qui par la suite hantera beaucoup de grands groupes (on songe immédiatement aux Pink Floyd et The Wall, l’autre "grand" double album de l’histoire du rock).
Qu’on pense encore à Abbey Road : à nouveau le travail sur la pochette (le quatuor traversant une rue), qui restera une des couvertures d’album les plus célèbres de l’histoire du rock ; et, à nouveau, l’approche insolite du disque (face A : des morceaux séparés ; face B : plusieurs morceaux mais sans aucun silence entre eux et qui forment un voyage musical baroque).
Troisième élément, le plus évident bien sûr : la force des compositions. Car les covers, les concepts, tout ça c’est bien beau mais ne constitue pas l’essentiel. L’essentiel reste la musique, qui n’a pas pris une ride.
Même si les titres les plus connus des Beatles ont tendance à faire des fab fours des dignes représentants de la pop, voire des chansons un peu "proprettes" et "fédératrices", la réalité est quand même assez différente.
Prenons les envolées totalement psychédéliques de Sgt. Pepper’s, prenons les brûlots rock (à cet égard, le méga-trash "Helter Skelter" décroche la palme), prenons la très forte influence blues-country particulièrement perceptible sur les 2 derniers albums du groupe ("Come Together", "Get Back", "I’ve Got A Feeling", on n’en finirait plus de les citer), prenons l’inspiration mystique d’un des plus beaux titres du groupe, "Across The Universe", on voit bien que l’image consensuelle qui leur colle désormais à la peau a lissé et édulcoré la réalité.
Or la réalité, c'est que les Beatles ont été et restent l'alpha et l'omega du rock, le meilleur groupe, le plus inspiré, le plus original, le plus productif. Tout cela, me semble-t-il, justifie largement de les (re)découvrir. Si cette réédition, aussi commerciale soit-elle, le permet, permet à des gens qui écoutent de la merde ou des trucs moyens à longueur de journée de se décrasser les oreilles avec ces classiques intemporels et pas du tout démodés, alors ma foi le monde n'en sera certes pas sauvé, mais peut-être tournera-t-il vaguement plus rond !
21:01 Publié dans Musik | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, rock, culture
25.10.2009
Irvin Yalom "Le jardin d'Epicure. Regarder le soleil en face"
Irvin Yalom semble connaître un certain succès ces derniers mois dans nos contrées, avec de multiples parutions (dont certaines traductions sortent maintenant même s’il s’agit d’ouvrages parus dans la langue originale voici plusieurs années). J’avoue que sans l’achat récent, par ma chère et tendre, de l’un de ses livres en VO (When Nietzsche Wept, traduit en français par Et Nietzsche a pleuré), j’aurais peut-être mis encore un certain temps avant de croiser sa route.
Sauf que bien sûr, comme When Nietzsche Wept était en VO, je n’ai pu le lire ! Mais j’ai regardé de quoi il était question (puisque de toute évidence, malgré son titre énigmatique, il s’agissait d’un ouvrage de fiction et absolument pas d’un essai philosophique sur Nietzsche) et cela m’a paru intéressant, d’autant qu’un autre livre d’Irvin Yalom a attiré mon attention : The Schopenhauer Cure (traduit en français par La méthode Schopenhauer). Egalement un ouvrage de fiction.
Comme je tiens Nietzsche et Schopenhauer pour deux de mes philosophes favoris (avec quelques grecs anciens, Montaigne, Pascal, Leopardi, Cioran et une poignée d’autres), je me suis dit qu’il faudrait que je lise ces deux romans. J’ai vu par ailleurs, ce qui m’a encore un peu plus titillé, qu’Irvin Yalom était psychiatre (professeur émérite à l’Université de Stanford). Bien sûr les psychiatres doivent par définition traiter de sujets existentiels (la vie, la mort, le bonheur, la liberté, l’angoisse…), ceux qui font toutefois explicitement référence à la philosophie ne sont peut-être pas si nombreux. Bref Irvin Yalom m’a intéressé, j’ai acheté en poche La méthode Schopenhauer et l’ai mis de côté pour une lecture prochaine.
Et puis en flânant dans une librairie, j’ai été attiré par une publication très récente : Le jardin d’Epicure. Regarder le soleil en face. Titre impropre puisque le titre original est simplement Staring at the Sun. Mais j’imagine que l’éditeur français a trouvé que "Le jardin d’Epicure" ça sonnait mieux ! Mystère éternel des traductions françaises ;-)
Il ne s’agit pas, cette fois-ci, d’une fiction d’Irvin Yalom mais de ce qui est qualifié de "récits", encore qu’en réalité il s’agisse d’un essai sur la mort, enraciné dans la pratique psychiatrique et thérapeutique, très concrète, de Yalom. J’ai donc acheté et lu ce livre (n’ayant pas encore lu, donc, ses deux principaux romans) et je dois dire que son thème, comme son ton, m’ont intéressé.
La force de Yalom est celle que plusieurs autres auteurs américains (je parle ici non pas de romanciers mais de savants) possèdent également : parler de choses parfois complexes dans un langage très simple, très dépouillé et direct, sans aucun jargon, avec également un certain recul et un certain humour. Il s’agit là de "vulgarisation" au sens le plus noble du terme puisque ces auteurs, dans un même mouvement, transmettent leurs connaissances et leur pratique mais s’interrogent aussi sur elles.
Pourquoi est-ce que quasiment aucun auteur français (à nouveau, je ne parle pas ici de romanciers mais de psychiatres, historiens, philosophes, économistes…) n’est capable de faire ce même effort de limpidité, de simplicité, de critique épistémologique ? C’est un autre débat, qu’il vaut sans doute mieux ne pas lancer…
Toujours est-il que Le jardin d’Epicure. Regarder le soleil en face est un livre stimulant à bien des égards. Il aborde de façon frontale (ce qui n’est pas si habituel, surtout de nos jours où l’on a plutôt tendance à vouloir la garder à distance, voire la refouler) l’éternelle question de la mort. La thèse d’Irvin Yalom est simple : il n’est pas question d’éluder cette perspective qui nous guette tous, il n’est pas question de nier l’idée et la réalité de la mort, il faut au contraire en parler, l’affronter, l’apprivoiser, loin de nous déprimer par avance notre vie n’en sera que meilleure. Ce constat est tout aussi valable à l’échelle philosophique et existentielle que thérapeutique.
Comment parvenir à intégrer la mort dans notre esprit, sans pour autant renoncer aux joies de l’existence et sans pour autant être constamment obscurci, tracassé, voire détruit par cette idée ? Ici, Irvin Yalom propose plusieurs réponses possibles, s’appuyant sur la sagesse de nombreux philosophes : les grecs d’abord, plus particulièrement Epicure et sa fameuse maxime : "La mort n’est rien pour nous". En gros, nous dit Epicure, pourquoi nous angoisser à l’idée de notre propre mort puisque, lorsque celle-ci sera là, alors "nous" n’y serons plus, nous ne saurons donc pas que nous ne sommes pas là !
Plus proches de nous, Montaigne, Schopenhauer et Nietzsche peuvent également être d’un grand réconfort pour estomper l’angoisse de mort. Notamment ces trois réflexions de Schopenhauer qui se placent sur le terrain existentiel : 1- ce que nous possédons : pour le philosophe allemand les biens matériels sont des illusions, d’ailleurs plus nous possédons, plus nos exigences s’accroissent, finalement ce sont nos biens qui nous possèdent ; 2- ce que nous représentons aux yeux des autres : la réputation est aussi fugace que la richesse matérielle, les opinions ne tiennent qu’à un fil et nous rendent esclaves de ce que les autres pensent (ou plutôt de ce qu’ils semblent penser) ; 3- ce que nous sommes : c’est seulement ce dernier point qui importe vraiment, à savoir une bonne santé et une grande richesse intellectuelle. Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais notre interprétation des choses : le savoir conduit donc à la sérénité.
Mais Irvin Yalom sait bien que ces idées philosophiques, aussi fortes et pertinentes soient-elles, ne suffiront peut-être pas à calmer les craintes les plus aiguës. Il propose donc quelques concepts qu’il a été amené à forger au cours de sa longue carrière de psychiatre, thérapeute (pour des groupes comme pour des individus) et enseignant. Les plus importants sont ceux d’ "expérience révélatrice", de "rippling" et de "thérapie existentielle".
Reprenant des concepts heideggeriens (distinction de deux modes d’existence : le mode quotidien et le mode ontologique), Yalom explique : "il faut en général une situation critique ou irréversible pour provoquer chez l’individu un sursaut qui le poussera à quitter le mode quotidien pour adopter le mode ontologique. C’est ce que j’appelle l’expérience révélatrice."
La peur de l’impermanence, du fugitif, de la "passagèreté", peut être contrebalancée par le rippling (ou effet de rayonnement, image des cercles d’influence concentriques) : "le rippling atténue la souffrance de l’impermanence en nous rappelant que quelque chose en chacun de nous perdure, que nous en soyons conscients ou non."
Enfin, dans sa pratique thérapeutique, Irvin Yalom revendique la thérapie existentielle : "nous les humains sommes les seules créatures pour lesquelles le principal problème est l’existence. Ainsi existence est mon concept clé. (…) La thérapie existentielle est donc fondée sur le principe intangible qu’outre les autres sources de désespoir, nous souffrons aussi de notre inévitable confrontation avec la condition humaine – les ‘données’ de l’existence. (…) De mon point de vue, quatre préoccupations ultimes sont particulièrement pertinentes pour la pratique de la thérapie : la mort, l’isolement, le besoin de sens et la liberté. (…) Le point de vue universel sur lequel je fonde mon travail clinique englobe la rationalité, évite les croyances surnaturelles, et postule que la vie en général et notre vie humaine en particulier proviennent d’événements fortuits".
Tel est précisément l’autre élément qu’il faut saluer dans Le jardin d’Epicure. Regarder le soleil en face : alors qu’il écrit pour un public d’abord américain, donc majoritairement religieux, Irvin Yalom n’a pas peur de dire que lui-même n’est pas religieux et que la religion n’a jamais été pour lui d’aucun secours dans la construction de sa sagesse et de son bonheur. Parallèlement à cela, il affirme qu’il ne tentera jamais, dans la thérapie, de détruire les éventuelles convictions religieuses de ses patients, quand bien même les jugerait-il illusoires, si celles-ci peuvent les aider à surmonter leurs difficultés.
Pour son ton très simple et direct, sa profondeur l'air de rien, Le jardin d'Epicure. Regarder le soleil en face mérite d'être lu et médité, par les profanes comme peut-être par les psys de tous bords et de toutes obédiences. J'ai désormais hâte de lire ses ouvrages de fiction !
14:50 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, littérature, psychologie, philosophie, culture
17.10.2009
Grizzly Bear "Veckatimest"
Note : 8,5/10
Meilleurs titres : Two Weeks/ Fine for Now/ While You Wait for the Others
Au sein de ces paysages du folk contemporain que j’évoquais autrefois, il faudra compter avec le groupe américain Grizzly Bear.
"Folk" est un terme évidemment réducteur qui masquera en partie l’originalité de la musique de Grizzly Bear, laquelle est également empreinte de psychédélisme et, par endroits, d’une authentique sensibilité pop-rock mâtinée d’un poil de rock expérimental. Mais enfin, il faut bien les classer quelque part, or la dominante de leur style me paraît être celle-ci, alors…
Leur dernier album, Veckatimest, devrait sans trop de problèmes élargir la base de leurs fans puisqu’il s’agit d’un disque plutôt abordable, suffisamment simple pour plaire à un grand nombre de gens. Ce qui ne signifie pas que la musique de Grizzly Bear ne soit pas un minimum chiadée et que les compos soient "faciles", ce qui ne signifie pas non plus que Veckatimest va être un "best-seller", mais enfin le succès d’estime et critique déjà obtenu avec le précédent album, Yellow House, plus complexe, devrait se confirmer et s’accroître.
Que ceux qui aiment sauter sur les tables ou dodeliner de la tête avec le coude posé sur la fenêtre ouverte de la voiture, les grosses basses à l’arrière vrombissant et faisant tout trembler, passent leur chemin. En effet, Veckatimest est un album plutôt calme, sans gros son, même si plusieurs compos sont rythmées et que ça n’a rien de chiant ni de soporifique !
A certains égards, des rapprochements avec le groupe Animal Collective pourront être dressés : même façon de prendre une base folk pour l’amener un peu ailleurs, la "tordre" et lui incorporer des rythmes plus tribaux, moins directement pop. Toutefois, là où Animal Collective pousse ce raisonnement et cette technique très loin (quitte à complètement délaisser le folk, notamment sur leur dernier album Merriweather Post Pavilion dont je parlais, parmi d’autres, ici), restant quoiqu’il arrive et de facto un groupe un peu mainstream et expérimental (voire lassant), Grizzly Bear sait davantage ménager ses effets et plaire à la ménagère de moins de 50 ans.
Par ailleurs, le groupe semble collaborer ou tisser des liens avec pas mal d’autres artistes de valeur : Radiohead, dont ils ont fait plusieurs premières parties en 2008 (et dont le guitariste Jonny Greenwood déclare qu’il tient Grizzly Bear pour l’un de ses groupes préférés), Atlas Sound (le projet solo de Bradford Cox, leader de Deerhunter) ou bien encore les Dirty Projectors (voir ici encore ma chronique patchwork). Ça n’est pas un critère en soi, mais ces affinités électives disent quand même quelque chose sur les valeurs et l’esthétique du quatuor US.
Mais revenons-en à Veckatimest : le début de l’album est tout simplement génial avec quatre méga-titres : "Southern Point", "Two Weeks", "All We Ask" et "Fine for Now". Cette mécanique implacable connaîtra bien sûr quelques moments un poil moins heureux (sur 52 minutes ça peut se comprendre), mais globalement tout l’album reste dense, cohérent et de très haute qualité (jolie fin d’album à partir de "While You Wait for the Others").
Les voix, toujours bien amenées et originales dans leur placement et leur texture, contribuent à l’ambiance un peu éthérée de Veckatimest et à l’adhésion (j’allais dire la sympathie) que peut immédiatement susciter Grizzly Bear.
Tous ces éléments font de Veckatimest un des très bons albums de 2009, qui trouvera sans doute une jolie place dans mes classements de fin d’année.
11:22 Publié dans Musik | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, rock, culture
12.10.2009
Alain Finkielkraut "Un coeur intelligent"
Dans plusieurs de ses ouvrages (notamment l’un des derniers, Nous autres, modernes), Alain Finkielkraut s’interroge avec beaucoup de profondeur et de pertinence sur les questions de la tradition et de la modernité, du passé et de l’avenir, mais aussi sur la jonction entre ces deux dimensions et que l’on a coutume d’appeler le présent. Ses réflexions sont d’ailleurs souvent aiguillées par celles de philosophes comme Hannah Arendt et Levinas ou par celles de romanciers tels Milan Kundera (dont le dernier ouvrage, Une rencontre, rejoint certaines de ces préoccupations).
Dans ses interventions médiatiques, notamment à la télévision, les réflexions de Finkielkraut sont parfois plus sommaires et contestables, le plaçant (parfois à son insu mais parfois aussi de son plein gré) dans le rôle du "réac de service", sans toujours la nuance ou, au moins, le côté très argumenté de ses livres.
De là à lui conseiller d’arrêter toute intervention médiatique (j’exclus évidemment de cette suggestion son émission Répliques, qui mérite d’être écoutée), il n’y a qu’un pas … que je franchis ;-)
Son dernier ouvrage, Un cœur intelligent, est vraiment digne d’être lu pour plusieurs raisons. L’une des principales, c’est que, de la part d’un philosophe (car telle est la discipline d’appartenance d’Alain Finkielkraut), on ne s’attend pas à ce qu’il place la littérature (c’est-à-dire la fiction) au premier rang de l’exploration de la condition humaine. Or c’est bien ce que semble faire Finkielkraut qui n’a pas de mots assez élogieux pour la littérature.
Autre mérite d’Un cœur intelligent, proposer des lectures courtes et denses d’œuvres variées, toutes quasiment nées au XXe siècle (exception faite des Carnets du sous-sol de Dostoïevski et de Washington Square d’Henry James), et de dresser entre elles (par forcément explicitement) des ponts et des passerelles, ce qui fait que le livre finit par former un réseau intertextuel : ne manquent que les liens hypertextes pour naviguer d’un point à l’autre de l’ouvrage, dans une lecture non plus linéaire mais discursive !
On croisera ainsi Milan Kundera, Philip Roth, Albert Camus, Karen Blixen, Joseph Conrad, Vassili Grossman et Sebastian Haffner dans cet essai qui n’est, au fond, rien d’autre qu’un exercice d’admiration pour ces romanciers qui, malgré le fait qu’ils utilisent la fiction, disent peut-être mieux que n’importe qui la réalité des tragédies totalitaires, de l’illusion révolutionnaire et du danger de l’utopie, de l’Histoire qui broie les individus, le scandale de la caricature et de la simplification abusive alors même que les valeurs de la nuance, de l’entre-deux et de l’incertitude devraient s’imposer.
Car c’est un autre des paradoxes d’Un cœur intelligent : alors que Finkielkraut est connu, je le disais plus haut, pour ses positions parfois tranchées et sans appel, le philosophe devenu simple lecteur et amateur de fiction se livre dans cet essai à une apologie sans réserve du clair-obscur, de l’ironie, de la demi-teinte, bref il décentre, relativise, atténue, "remet l’homme à sa place", n’hésitant jamais à faire œuvre, en un même mouvement qui épouse la pensée et l’esthétique des écrivains qu’il a élus, de compassion, de modestie, d’oxymore.
Loin de toute arrogance, loin de tout simplisme, loin de tout manichéisme, il reconnaît les limites humaines, admet que l’infaillibilité et la Vérité avec un grand V n’existent pas, il sait également rendre hommage à ceux qui, par leur existence singulière, pas forcément exceptionnelle mais singulière, ont pu influer sur le cours des choses et ont refusé, précisément, de se laisser écraser par des considérations soi-disant "supérieures" (Dieu, l’Histoire…). A ces êtres uniques nous sommes tous redevables, nous ne pouvons faire comme si cette dette n’existait pas.
Réconcilier ce qui peut parfois apparaître comme irréconciliable, à savoir le coeur et la raison (quel beau titre que ce Coeur intelligent, emprunté à la supplique du roi Salomon qui voudrait être doté de "perspicacité affective"), la finesse et la géométrie, apprendre à mieux vivre en appréciant la part immatérielle et spirituelle de l'existence humaine - c'est-à-dire non pas la religion mais l'art, plus particulièrement la littérature -, telle est en creux la feuille de route esquissée par Alain Finkielkraut, étonnamment confiant dans le pouvoir de la littérature, certes aux antipodes de ce que, chaque jour, notre modernité semble véhiculer.
21:17 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, littérature, philosophie, culture
02.10.2009
"The Stone Roses"

Note : 9/10
De nombreuses rééditions d’importance paraissent actuellement : les Beatles évidemment (dont j’aurai sans doute l’occasion de parler une prochaine fois), mais aussi le premier album (éponyme) des Stones Roses.
Finalement, les Stones Roses sont relativement peu connus dans nos contrées, par rapport à tous les autres "poids lourds" de la pop anglaise, Blur et Oasis en tête. C’est assez aisément compréhensible dans la mesure où leur carrière fut brève : après ce premier effort, il fallut cinq ans aux Stone Roses pour enfanter un deuxième album, lequel fut très froidement accueilli par la critique (malgré le fantastique single "Love Spreads"). Suite à cela, le groupe splitta.
Et pourtant, The Stone Roses est resté une référence pour les amateurs, une espèce de premier album un peu "culte" comme on dit sans originalité, considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs premiers albums de tous les temps (à l’échelle du pop rock évidemment).
La particularité de ce premier album, comme je l’ai dit, c’est qu’il n’a été suivi que par un deuxième album, nettement moins bon, par conséquent cela n’a fait qu’accentuer le "mythe", dans la mesure où la plupart des autres très bons groupes, même si certains ont également accouché d’un excellent premier album, ont généralement fait mieux par la suite. Ce n’est pas le cas des Roses, qui ont directement livré leur alpha et leur oméga.
Bref, toujours est-il que nous fêtons actuellement les 20 ans de cet album (paru donc, le lecteur mathématicien l’aura compris, en 1989). Pour la peine, The Stone Roses a été remasterisé. On se replonge donc, avec un poil de nostalgie, dans ce disque qui ne se laissera pas forcément apprivoiser à la première écoute par l’auditeur qui ne l’aurait jamais entendu auparavant. Celui-ci se dira probablement que les sons de batterie font quand même assez années 80 (même si, heureusement, elles tiennent quand même le coup) et que la voix de Ian Brown est plutôt en retrait.
Certes. Mais il est quand même assez difficile de ne pas reconnaître que l’album groove un maximum, notamment grâce aux guitares très acérées de John Squire et aux cadences dosant pertinemment le chaud et le froid. La basse d’ailleurs n’est pas en reste, notamment sur le morceau inaugural du disque, "I Wanna Be Adored".
Deux ou trois écoutes suffiront pour se dire que tout de même, les groupes qui enchaînent autant de singles potentiels sur un premier album ne sont quand même pas légions. Il suffit de prendre deux titres particulièrement emblématiques pour comprendre : "Waterfall" et "Made Of Stone". Le premier est extrêmement dansant, avec ses arpèges sautillants et sa batterie toujours en avant, le deuxième alterne les moments gais et pop et ceux plus mélancoliques.
Cette sorte de double face, qui empêche toujours l’album d’être franchement radieux, sans pourtant être triste, permet aux Stone Roses de livrer des compositions très riches, toujours rythmées mais parfois amères. Elles peuvent tenir le choc aussi bien dans sa voiture, dans le train, que chez soi sur le canapé avec la fenêtre ouverte. Aussi bien quand on a la pêche que lorsqu’on est un peu plus renfrogné. Une sorte de "Bitter Sweet Symphony" au fond.
"It is perfect", aurait dit Noel Gallagher, l’ex-leader d’Oasis, en parlant du disque. Venant de quelqu’un aussi peu amène, voilà qui a de quoi surprendre. D’autant que la perfection n’étant pas de ce monde, je n’irais personnellement pas aussi loin. Mais c’est effectivement largement meilleur que la plupart des albums d’Oasis, largement meilleur que plein d’autres trucs, ça capte l’esprit d’une époque et ça permet de mieux comprendre comment les Stone Roses ont largement anticipé la vague de pop anglaise qui devait déferler dans la décennie suivante, vague dont, malheureusement, ils s’excluraient d’eux-mêmes en n’étant pas capables de supporter le poids de ce premier et admirable effort studio.
Au fond, c’est déjà énorme. The Stone Roses mérite donc assurément d’être (re)découvert.
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19.09.2009
Muse "The Resistance"
Note : 4/10
J’ai toujours globalement cautionné et défendu Muse, même lorsque certains de leurs titres (comme par exemple sur Origin Of Symmetry ou sur Black Holes And Revelations) flirtaient quand même lourdement avec l’emphase et la boursouflure.
Comme je ne peux quand même pas défendre l’indéfendable, je suis obligé de mettre le holà avec The Resistance qui dépasse toutes les bornes du bon goût et de la légèreté.
Ce n’est pas que l’album commence mal. En effet, avec le recul, leur premier single "Uprising" (pourtant difficile à passer cet été lors des premières écoutes radio) est sans doute le meilleur moment de tout le disque. Il a le mérite d’être dansant et entraînant, même si l’ambiance des stades (auxquels les Muse semblent maintenant abonnés, voir HAARP) pointe parfois un peu trop le bout de son nez.
Quand à "Resistance", le deuxième titre, il peut encore être globalement défendu, même si très franchement il est difficile de ne pas penser à Robert Miles sur les claviers introductifs et que les chœurs de "It could be wrong" sont affligeants ! Au moins cette compo laisse-t-elle encore une place pour le souffle épique et crescendo qui a fait la renommée de Muse (et qui agaçait déjà certains).
Le problème devient insoluble dès le troisième titre, "Undisclosed Desires", où là on ne voit plus bien où veut nous amener le trio. Enfin ou plutôt si, on voit bien, mais on n’a pas trop envie de le suivre par ici justement : un trip vaguement electro disco mais pas très bien amené, sans grand intérêt et qui fait gravement baisser le niveau.
Du coup, parce qu’ils ont bien senti que ce terrain-là ne va pas trop nous convenir, les trois sacripants essayent, dès le quatrième titre, de nous amener sur un autre terrain : celui du romantico-classico-gazeux. "United States Of Eurasia (+ Collateral Damage)" est en effet introduit par des notes de piano sur lesquelles viennent s’inscrire des nappes de cordes. Jusqu’à ce que, à 1.20 minute, ils nous décochent une montée à la Queen qui enchaîne avec des instrumentations orientalisantes. Ce patchwork bancal et dangereux se poursuit ainsi pendant encore quelques minutes, avant le ridicule final : en effet, sans transition, le morceau se clôt par un fameux thème au piano de Chopin repris tel quel, avec simplement sur la fin des voix d’enfants et le passage d’un avion à réaction.
Coup de théâtre : Chopin (le vrai, note à note) peut donc coexister avec Muse. Est-ce, de la part du trio, une marque de vénération à l’égard du glorieux aîné, ou un manque total de modestie ? Dans les deux cas, cela n’enlève rien au kitsch de l’ensemble. L’auditeur devient alors plus que perplexe, il sent que quelque chose est en train de déraper et risque de ne jamais revenir sur le droit chemin (en tous cas pour cet album).
On ne peut pas dire que le reste va lui donner tort, bien au contraire. Le morceau suivant, "Guiding Light", est franchement indigeste, surtout lorsque le solo de guitare à l’inspiration hard-rock FM vient agresser l’auditeur.
Que dire ensuite de "Unnatural Selection", dont les orgues introductifs (façon Toccata de Bach sans le talent) sont immédiatement sabrés (tant mieux) par un riff de grosse guitare à la Rage Against The Machine, très musien dans l’esprit (genre "New Born") et qui laisse espérer quelque chose, malheureusement immédiatement éteint (l’espoir) par un break et un refrain un peu trop plein d’affectation et qui (pour faire plaisir à ma sœur) est légèrement inspiré de System Of A Down. Hop, voilà-t-y pas qu’après une reprise de cette structure un coup, on enchaîne sur un trois temps où, à nouveau, un solo de guitare en deux parties, un peu nase et bien enflé, en rajoute encore une couche dans le lourdingue. Comme ils ne sont plus à ça près, ils reviennent sur la structure de départ (à la System puis à la Rage) parce qu’il faut quand même faire un morceau qui voisine les 7 minutes !
"Unnatural Selection" était peut-être quand même l’un des trois titres les moins pourris de l’album car la fin de The Resistance va tout dépasser en n’importe quoi. "MK Ultra" aurait peut-être pu donner quelque chose mais il aurait fallu vouloir arrêter de changer à tout prix systématiquement de rythme et de style au cours de la chanson. Or comme ils n’y sont pas décidés, ben le sentiment d’indigestion s’amplifie.
"I Belong To You / Mon cœur s’ouvre à ta voix" ne va rien arranger : une basse et un piano un peu groovy (limite à la Maroon Five) se voient damés le pion, par moments, par des chœurs "oooh oooh" sans subtilité et des envolées pianistiques romantico-ratées, avec à nouveau l'incrustation d'un "vrai" air de classique. Un long break involontairement cocasse oscille entre Rachmaninov, Queen et le néant (Matthew Bellamy pousse des grands cris, il semble y croire, déchiré qu’il est par l’émotion).
Mais on est pourtant loin de s’attendre à l’apothéose finale, totalement ratée et même globalement grotesque : trois titres ("Exogenesis : Symphony") formant une espèce de symphonie directement inspirée par les musiciens que Matthew Bellamy aime tant mais qu’il aurait peut-être mieux fait de ne jamais découvrir (Bach mais surtout Chopin, Rachmaninov et plus généralement tous les romantiques). Ici une perméabilité totale avec le classique se fait jour, mais ça ne fonctionne pas. Toujours ce même kitsch, cette impossibilité de recoller grâce à la distance ou l’ironie, ils y vont à fond, convaincus que ce qu’ils font est bien, du coup ça nous fait un peu de la peine, on est mal à l’aise pour eux, mais franchement on n’arrive pas à adhérer. Un cap est franchi, l’équilibre parfois précaire sur lequel reposaient les précédents albums s’écroule et les pires défauts de leur inspiration, déjà latents et larvés par le passé, explosent en pleine lumière et surtout aux oreilles de l’auditeur.
Je ne vois pas comment The Resistance pourrait être accueilli positivement : tant par les détracteurs habituels (qui ont là de quoi justifier toutes leurs critiques antérieures) que par les fans. A part les purs et durs qui seraient prêts à leur passer n’importe quoi, qui va pouvoir accrocher et s’enthousiasmer ?
Un camouflet d’ensemble risque donc de peser sur le groupe, avec deux possibilités : soit les faire revenir à quelque chose de moins délirant, soit au contraire les positionner dans la case "artistes maudits et incompris", ce qui pourrait leur donner envie d’en rajouter, de persister et signer dans cette veine.
Espérons qu’il n’en soit rien, ces trois-là sont quand même parmi les plus doués de leur génération, ils peuvent encore faire des choses sympa pour le rock et la musique, mais il est urgentissime d’oublier ce fiasco et de repartir sur d’autres bases ! Marche arrière toute, avant de se fracasser dans le mur il faut comprendre qu’on s’est fourvoyé dans une impasse !
15:52 Publié dans Musik | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, rock, culture
13.09.2009
Sandro Veronesi "Chaos calme"

Note : 9/10
L’intrigue de Chaos calme, d’après ce qu’on en lit en quatrième de couverture, a de quoi faire peur. Un quadragénaire, Pietro Palladini, perd subitement sa femme et se retrouve seul avec sa fille de dix ans, Claudia.
On pense immédiatement qu’on va avoir affaire à un énième roman larmoyant sur le "travail de deuil", façon franchouillard nombriliste, comme on en a lu des dizaines.
Rien de tout ça pourtant dans ce roman inventif, distancié, drôle, cynique et virtuose. Le premier chapitre d’ailleurs, tel un morceau de bravoure, annonce la couleur puisqu’il met en scène le sauvetage d’une noyade aussi rocambolesque, dilaté et décalé qu’érotique et épique. Ce foisonnement dans le presque rien, cet étirement du temps et de l’espace à travers la conscience de Pietro Palladini, restera durant plus de 400 pages la marque de fabrique de Chaos calme, un roman qui ne lasse jamais et parvient, malgré des fils a priori ténus, à tenir toutes ses promesses et garder un rythme très enlevé.
Lara, la femme de Pietro, meurt brutalement dès les premières pages du roman alors que son mari sauvait une jeune femme de la noyade (ce qui lui avait occasionné une trique monumentale). Suite à ce choc, Pietro attend la souffrance, le deuil dans ce qu’il a de plus douloureux et cruel, mais ça ne vient pas… Il décide alors de déporter son bureau dans sa voiture, dans laquelle il squatte du matin au soir (devant l’école de sa fille). Ça tombe bien, une énormissime fusion est en train de restructurer totalement son entreprise, il préfère donc voir ça de biais plutôt qu’être dans l’œil du cyclone. Son statut de "jeune veuf" le lui permet.
Sur cette situation de départ, Chaos calme va longuement se déployer : tout est vu à travers la conscience de Pietro (la narration utilise le "je") qui relate ses discussions avec sa belle-sœur, son frère, ses collègues de travail, ses supérieurs, ou tout simplement des gens qu’il croise en restant tous les jours dans sa voiture devant l’école de sa fille. Tout ce petit monde avec ses problèmes, graves ou anecdotiques, importants ou ridicules, se met à s’agiter, tournoyer autour de lui, le rendant non seulement témoin et spectateur mais parfois aussi confident, conseiller, avec toujours un sens de la distance, du relativisme, parfois de l’ironie et de la cruauté, qui font le sel de ce roman.
Bien sûr certains passages du livre flirtent avec l’absurde, Sandro Veronesi choisit d’ailleurs de placer en exergue de son roman une phrase de Beckett : "Je ne peux pas continuer. Je vais continuer". Mais que ceux qui n’aiment pas beaucoup ce genre littéraire (ce qui est plutôt mon cas) ne passent pas leur chemin car au fond Chaos calme n’est jamais un roman absurde ou un roman de l’absurde. Il pointe plutôt les absurdités et les contradictions inhérentes à chacun, la vanité humaine, ce qui n’est pas du tout la même chose.
La vraie réussite de Chaos calme est d’être porté par un ton, un souffle, un art du roman qui n’a rien de statique ni d’intimiste, un style souvent prolifique et foisonnant, polyphonique et digressif, qui sied parfois davantage au roman d’aventures ou en tous cas aux épopées, alors qu’ici à proprement parler il ne se passe rien, il n’y a pas d’action, mais le résultat est un récit où l’on ne s’ennuie jamais, qui rebondit sans cesse, qui tient en haleine, bref qui divertit au bon sens du terme. En subvertissant le genre du "roman de deuil", Sandro Veronesi réussit un tour de force qui restera longtemps dans la mémoire du lecteur.
En plus d’un titre magnifique et tout en oxymore (Chaos calme), en plus de cette facilité (apparente) à captiver le lecteur, Sandro Veronesi aborde dans son récit une foule de sujets essentiels : la mort, le sexe, l’amour, le monde de l’entreprise et l’économie contemporaine. Il amène également à s’interroger sur des questions profondes telles que : qu’est-ce qu’une vie réussie ? A quoi le succès (affectif, professionnel) se mesure-t-il ? N’accordons-nous pas un peu trop d’importance à notre petite personne et à la comédie humaine ?
Tous ces sujets essentiels, toutes ces questions profondes, sont traités avec un ton juste, sans pathos, sans lourdeur, avec la dose de dérision et de second degré qui sied à notre "postmodernité", mais surtout avec cet art du "soupçon" qui finalement ne quitte jamais la conscience du lecteur : car après tout cette voix qui nous parle, qui nous dit qu’elle n’est pas en train de nous mener en bateau, nous raconter n’importe quoi ou simplement nous cacher ce qu’elle n’a pas envie de nous dévoiler, qui nous dit qu’elle est saine d’esprit et digne de confiance, qui nous dit qu’elle n’essaye pas de re-agencer artificiellement et avec mauvaise foi le chaos dont elle est issue et vers lequel elle retournera ?
13:51 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, romans, littérature
09.08.2009
"Là-haut"
Note : 10/10
WALL-E avait placé la barre très haut. Et pourtant : Là-haut (en même temps, normal vu son titre), des mêmes studios Pixar, est encore un cran au-dessus.
Les points communs avec WALL-E sont nombreux : même goût pour les intrigues relativement simples permettant de ménager au film de longues plages poétiques et philosophiques. Même facilité à créer des séquences très denses en émotion alors que l'on est censé aller voir un dessin animé avec toutes les représentations ("c'est pour les enfants") que cela véhicule. Même virtuosité technique au service d'une histoire qui oppose le haut et le bas, la terre et le ciel, la pesanteur et la gravité.
Mais pourquoi Là-haut surpasse-t-il encore WALL-E ? Pour le comprendre, sans doute le début du film est-il la meilleure clé d'entrée. En quelques instants, c'est toute la vie du "héros" du film (Carl, un vieil homme de presque 80 ans) qui est saisie et qui défile. Un sentiment qui donne les frissons, qui nous mène d'un enfant avec ses rêves (devenir un explorateur, accomplir une promesse qu'il a scellée avec l'un de ses amis) à un jeune adulte qui rencontre la femme de sa vie et qui l'épouse, à un couple qui se bâtit son petit nid d'amour, qui ne peut malheureusement pas avoir d'enfants, qui se laisse simplement dépasser par la vie de tous les jours, ce qui va les conduire à une existence certes heureuse mais qui ne leur permettra pas d'exaucer leurs rêves, une existence qui va passer à toute vitesse et qui va laisser Carl veuf. C'est aussi simple que ça, cela tient en quelques minutes, mais il y a dans cette accélération temporelle quelque chose d'infiniment puissant, de profondément émouvant et de tragique à vrai dire, puisque inéluctable, qui fait basculer d'emblée Là-haut dans quelque chose de métaphysique et de franchement pascalien.
Comment, après une séquence aussi définitive, le film peut-il encore continuer sans sombrer dans le suicide ? C'est un peu la question que l'on se pose en tant que spectateur, mais la réponse au fond est évidente : que peut-on faire d'autre que continuer malgré tout ? Là-haut intègre donc ce que la condition humaine a tout à la fois de plus triste et de plus noble, le fait d'aller de l'avant malgré la peine, la solitude et la vide béant laissés par la mort des êtres aimés.
Carl pourrait tout simplement crever à l'hospice comme la plupart des vieux dans les sociétés contemporaines, seulement un résidu d'amour-propre, d'esprit d'aventure, de fidélité à sa vie et à sa femme, va le faire basculer vers tout autre chose : plutôt qu'être exproprié et voir la maison dans laquelle il a connu tous ses moments heureux être détruite, il préfère s'envoler avec elle, grâce à des milliers de ballons multicolores gonflés à l'hélium qui vont la transporter vers l'Amérique du Sud, sorte de "terre promise" fantasmée depuis toujours et vers laquelle il aurait tant souhaité convoler avec sa femme.
Je passe sur les péripéties qui l'attendent, sur le fait qu'un garçonnet grassouillet (Russell) et assez seul dans la vie (un point commun avec Carl) va s'embarquer dans cette aventure à son insu, sur les délires loufoques et très marrants liés à des chiens qui parlent et un oiseau rare complètement crétin, pour en venir à ce qui, à mon avis, constitue la substance du film. Il s'agit de la tension et finalement de la lutte entre le passé et l'avenir. Pendant presque tout le film, même si Carl a su s'envoler avec sa maison, s'arracher à une fin de vie tracée d'avance, ce qui est évidemment un acte d'un grand courage et une action "positive", le vieil homme est malgré tout entièrement tourné vers le passé, incarné par sa femme. La maison, laissée au millimètre près telle qu'elle l'était lorsqu'ils vivaient tous les deux, ressemble à une sorte de mausolée entretenant le flambeau du souvenir et de la nostalgie.
Il ne serait pas exagéré de dire que Carl n'a pas pu (pas voulu) "faire le deuil" comme on dit aujourd'hui, que la mélancolie constitue son univers et que, loin de vraiment le faire souffrir, cette atmosphère emprisonnante le berce et l'apaise d'une façon un peu malsaine. Et pourtant, à la fin du film, lorsqu'il doit sauver Russell des griffes d'un explorateur ermite devenu fou (comme quoi le mythe et l'idéal sont souvent fracassés par le réel), Carl va être obligé de faire un choix. Soit il abandonne les reliques de sa vie passée pour alléger sa maison et la faire encore voler, soit il ne parvient pas à se débarrasser de ces objets raccrochés au passé et non seulement il s'écrase avec sa maison, mais en plus il abandonne Russell, la jeunesse, l'enfance.
C'est l'autre moment très émouvant du film, lorsque Carl jette par-dessus bord tous ces objets chargés d'affects et de souvenirs, tous ces objets qui, au final, représentent toute une vie. Symboliquement, c'est évidemment une façon de renoncer à rester perdu dans le passé et ses vestiges (en anglais, le terme "remains" signifie à la fois le vestige, la relique, mais aussi ce qu'il reste) et de s'ancrer enfin dans le présent et l'avenir, même si se délester ne signifie pas oublier. Il s'agit d'un moment "nietzschéen" et d'affirmation de la vie, contre les puissances plus sombres de la dépression et du soleil noir.
Au fond, telle est réellement l'histoire de Là-haut : la tension entre ici et ailleurs, avant et après, en haut et en bas, tristesse et joie, sans jamais sombrer dans le manichéisme. Dans le monde du cinéma d'animation, il y a donc désormais deux voies (et deux voix) qui s'adressent aux adultes et pas seulement aux enfants : celle de l'animation japonaise et celle de l'animation made in Pixar.
14:31 Publié dans Films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, films, art, culture

































