12.06.2009
La chronique de PV (XI)
Depuis des mois, cet homme de très mauvaise foi baptisé PV hante mon blog en laissant des commentaires de plus ou moins bon aloi. Je lui ai récemment proposé de lui laisser, une fois par mois, les colonnes d'A REBOURS pour exprimer son point de vue. Bien entendu, un point de vue qui n'engage que lui !!!
Cette chronique est dédiée a un auteur français dont l'image est celle d'un auteur d'extrême droite, antisémite, que l'excellent Gérard Miller, psychanalyste de divan télévisé, a su descendre en direct lors d'une émission du non moins excellent Laurent Ruquier.
L'affaire est entendue et un admirateur de la pensée juive comme je le suis ne saurait suivre d'autre chemin que celui tracé par le contempteur ci avant désigné... et pourtant...
Pourtant, Marc Edouard Nabe me semble mériter un peu plus de considération, d'écoute... il me semble être un révélateur de ce que notre temps est, au fond, une vaste farce que tout le monde dénonce, Debord en tête, mais que Nabe a su faire ressortir avec plus d'efficacité : moins de théorie et plus de pratique, en somme.
Nabe est celui qui a donné une théorie du porno comme je n'en ai pas entendue de plus brillante et concise depuis : "la véritable pornographie, c'est de toute dire", annonçait-il à Frédéric Taddei dans son émission du soir sur le câble à propos de son "Journal"... Voici posé en quelques mots ce qu'est notre époque, une pornographie généralisée : tout comme Foucault avait perçu la dimension carcérale échappée des prisons, écoles, cloîtres et hôpitaux pour irriguer la société tout entière et l'esprit de ses sujets, le porno déborde son cadre pour investir la scène médiatique, la seule qui demeure à partir des années 70 et de la fameuse prédiction de Warhol, "everyone will be world-famous for 15 minutes"...
Les deux vont d'ailleurs bien ensemble : prison et pornographie caractérisent plutôt bien notre "siècle", au sens ancien du terme tandis que la prison est un lieu où les plus virils de nos caïds se laissent aller à leurs penchants homosexuels voire pédérastiques... un petit "penthouse" du fantasme porno, en quelque sorte !
La justesse des propos de Nabe est visible sur cette petite vidéo.
Le morceau est notable, remarquable... Nabe précise : "Le Pen est votre idole", "l'être que vous aimez le plus sur cette terre : Jean-Marie Le Pen"... Vous reconnaîtrez à l'image un certain Dieudonné... Son enfant est le filleul de Le Pen... Faurisson est devenu son nouvel ami, les transfuges du FN ses colistiers. Quelques années plus tard, sur cette vidéo de propagande, on le voit inventer le lepénisme islamo compatible :
Vous y entendrez, à propos des "sionistes", nouveau masque des "juifs" dans la terminologie antisémite : "ce sont des rats" (oui, oui, des "rats" est-il dit par Dieudonné lui-même), "médias français on va vous libérer", "on va aller jusqu'au bout inch Allah".
Tout cela a un sale goût de NSDAP façon années trente...
Je ne sais pas si Dieudonné entrevoyait son avenir en écoutant Nabe interpeller les "anti lepénistes" mais, pensif et silencieux, il me donne le sentiment de se prévoir sur ce marché parisien, en 2009, marchant aux côtés de négationnistes, d'islamistes et d'antisémites, volant à Le Pen son fonds de commerce en l'adaptant aux réalités de l'époque : l'arabe est en vogue dans les cités et les médias, la Palestine fait vendre et assure une place au royaume des "gentils" tandis que les juifs redeviennent le peuple à haïr, tous riches et solidaires dans le crime comme le grand penseur Youssouf Fofana l'a professé...
Prenant un visage haïssable, celui des antisémites d'avant guerre, les Rebatet, Céline et autres Brasillach, Nabe parvient par cela à révéler ce qu'ont de haïssables les bonnes conscience du jour, Gérard Miller compris... lorsqu'elles apparaissent, à nu, au milieu de leurs propres décombres !
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06.06.2009
Milan Kundera "Une rencontre" (2)
Suite de ma chronique précédente. Qu’est-ce qu’une grande œuvre romanesque, selon Milan Kundera, dans le monde post-proustien ? L’écrivain parle "d’archi-roman" en évoquant plus particulièrement deux écrivains : Carlos Fuentes et Malaparte.
S’adressant à Fuentes à l’occasion de son anniversaire en 1998, Kundera tente de définir cet archi-roman : "Deux fidélités nous déterminaient : fidélité à la révolution de l’art moderne au XXe siècle ; et fidélité au roman. Deux fidélités pas du tout convergentes. Car l’avant-garde (l’art moderne dans sa version idéologisée) a toujours relégué le roman hors du modernisme, le considérant comme dépassé, irrévocablement conventionnel. (…) J’ai imaginé le roman moderne non pas comme anti-roman mais comme archi-roman. L’archi-roman : primo, il se concentre sur ce que seul le roman peut dire ; secundo, il fait revivre toutes les possibilités négligées et oubliées que l’art du roman a accumulées pendant les quatre siècles de son histoire."
Dans un très beau texte consacré ensuite à La peau, un roman de l’écrivain italien Malaparte, Kundera creuse encore un peu plus cette notion d’archi-roman : "nous avons entièrement quitté le territoire appartenant aux journalistes ou aux mémorialistes. (…) Celui qui raconte a une seule certitude : il est sûr de n’être sûr de rien. Son ignorance devient sagesse. (…) sa parole n’est ni froide ni claire. Elle est toujours ironique, mais cette ironie est désespérée, souvent exaltée ; il exagère, il se contredit ; avec ses mots il se fait mal à lui-même et il fait mal aux autres ; c’est un homme douloureux qui parle. Pas un écrivain engagé. Un poète."
Pas un écrivain engagé. Cela peut paraître, au premier abord, surprenant pour quelqu’un qui a préféré quitter son pays, alors sous le joug communiste. Pourtant, Kundera a effectivement toujours eu l’intelligence et la lucidité de ne pas s’emporter trop vite, parler à tort et à travers, publier tous les quatre matins des tribunes dans les journaux pour exprimer son indignation et clamer ses convictions. Evoquant un désaccord l’ayant opposé, dans son pays, à un homme qu’il avait rencontré et avec lequel il parlait de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal, Kundera note : "Notre désaccord (…) était le désaccord entre ceux pour qui la lutte politique est supérieure à la vie concrète, à l’art, à la pensée, et ceux pour qui le sens de la politique est d’être au service de la vie concrète, de l’art, de la pensée. Ces deux attitudes sont, peut-être, l’une et l’autre légitimes, mais l’une avec l’autre irréconciliables."
On l’aura compris, Milan Kundera penche du deuxième côté (c’est également mon cas) et cela l’empêche d’écrire des romans à thèses ou de prendre position à tout bout de champ, finalement plus par réflexe que par conviction. Bien entendu ses romans parlent de l’accélération de l’Histoire, de la difficulté pour l’individu de n’être pas dépassé ni broyé par elle, ils s’interrogent sur "la continuité et l’identité d’une vie [qui] risquent de se briser", mais ils n’entendent rien prouver.
Sans doute la position de Kundera, dans l’entre-deux, n’appartenant réellement à aucune nation mais se sentant plutôt des affinités avec l’Europe artistique et intellectuelle (peut-être en voie de disparition ?), a-t-elle facilité cette suspicion et ce recul vis-à-vis de l’engagement politique et idéologique.
Il me paraît en tous cas tentant de lire ce texte d’Une rencontre, intitulé "Le chez-soi et le monde", dans ce sens : "Chaque peuple à la recherche de lui-même, nous dit Kundera, se demande où se trouve la marche intermédiaire entre son chez-soi et le monde, où se trouve, entre les contextes national et mondial, ce que j’appelle le contexte médian. (…) Il y a des nations dont l’identité est caractérisée par la dualité, par la complexité de leur contexte médian, et c’est précisément là que réside leur originalité."
Il y a des nations, mais également des individus, qui possèdent effectivement cette identité duelle, qui cultivent la richesse de leur contexte médian, Kundera a pleinement raison de le relever et de le considérer comme une force.
On le voit, Une rencontre est une suite de textes très stimulants, où l’on suit avec plaisir un Milan Kundera grand lecteur, grand mélomane, grand amateur d’art, qui refuse la césure entre l’art "d’avant" et l’art "moderne", un Milan Kundera parfois plus pessimiste et plus sombre lorsqu’il évoque les dérives de la société contemporaine : il ne cite jamais les mots de "people", de "conformisme", de "tendance", de "politiquement correct", de "jeunisme", leur préférant des concepts un peu plus articulés comme le kitsch, les clichés, l’oubli, mais au fond l’on sent bien que l’écrivain regrette une Europe des Lumières et de l’universel dans laquelle la littérature, la musique, la peinture ou le cinéma voulaient encore dire quelque chose et soudaient les peuples de façon peut-être plus profonde et stimulante que l’euro ou les commémorations qui tournent en boucle et à vide.
Dans ces moments où Milan Kundera déploie une réflexion quasi-philosophique sur le passé, le présent et l’avenir, la tradition, l’héritage et la modernité, j’ai parfois pensé aux ouvrages d’Alain Finkielkraut, notamment Nous autres, modernes, ou encore aux réflexions de Regis Debray. Pas étonnant puisque Finkielkraut, à de multiples reprises, a avoué sa dette à l’égard d’un écrivain comme Milan Kundera et que, dans la foulée d’Hannah Arendt, il n’a cessé de creuser ces questions passionnantes.
14:19 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, culture
01.06.2009
Milan Kundera "Une rencontre"
L’œuvre romanesque de Milan Kundera est l’une des plus belles de la littérature contemporaine mondiale. Parmi ses réussites les plus éclatantes, je placerais au sommet Le livre du rire et de l’oubli, L’insoutenable légèreté de l’être et surtout L’immortalité. Dans ses romans Kundera fait toujours preuve d’ironie, de distance, et ce n’est pas parce qu’il a fui la Tchécoslovaquie dans les années 70 pour venir s’installer en France qu’il a renoncé à pointer les travers des sociétés démocratiques occidentales.
Cela étant dit l’essentiel de ses romans est ailleurs, dans une poétique et une réflexion existentielles qui promènent le lecteur et le conduisent à s’interroger, sans aucun didactisme ni aucune pesanteur, sur les choix à la fois philosophiques, politiques, amoureux, esthétiques des êtres humains au XXe siècle.
Cette poétique et cette réflexion existentielles s’ancrent d’ailleurs dans une narration et une construction romanesques toujours virtuoses, en contrepoint et en écho, extrêmement musicales et balancées. Il a déjà été remarqué que tous les romans de Kundera écrits en tchèque (jusqu’à L’immortalité donc, la suite de l’œuvre romanesque de Kundera, d’ailleurs moins exceptionnelle, ayant été écrite directement en français) sont agencés en sept parties, invariablement, ce qui ne correspond pas qu’à une coquetterie formelle et architecturale, mais sans doute à une véritable nécessité intérieure permettant aux variations sur un même thème de se déployer dans toute leur plénitude.
Mais l’œuvre de Milan Kundera se compose également d’essais : dans les années 80, l’écrivain en avait livré deux magnifiques, L’art du roman d’abord puis Les testaments trahis. Il y disait notamment son amour pour le roman en général, et plus particulièrement le roman européen qui commence avec Cervantès et Rabelais et permet de fixer certains principes : l’ironie, la parodie, la polyphonie entre autres. Cet esprit anti-moraliste et anti-idéologique, cet esprit de non-sérieux et d’incorporation de toutes les formes et de tous les discours (la poésie, le dialogue théâtral, la réflexion philosophique…) représentait, selon Kundera, les caractéristiques principales de l’art romanesque jusqu’à nos jours.
C’est dans la droite lignée de ces deux essais antérieurs que Milan Kundera publie aujourd’hui Une rencontre, réflexion magistrale sur l’art et l’esthétique, leurs rapports avec la politique et l’engagement, la tension que l’art exerce entre la tradition (l’héritage) et la modernité (l’avant-garde).
Pourquoi ce très beau titre ? Il s’agit, comme l’écrivain le dit lui-même en préambule, d’exprimer la chose suivante : "… rencontre de mes réflexions et de mes souvenirs ; de mes vieux thèmes (existentiels et esthétiques) et mes vieux amours (Rabelais, Janacek, Fellini, Malaparte…)…"
Effectivement, les neufs parties qui composent Une rencontre permettent de faire dialoguer, se rencontrer, parfois s’entrechoquer, les thèmes majeurs que sont pour Kundera l’art (et plus particulièrement le roman), l’Europe artistique, l’Histoire en tension avec l’individu, l’exil, la nostalgie, l’ironie… autant de thèmes menacés par le kitsch, les clichés, la politique politicienne et l’engagement, le "devoir" de mémoire, l’oubli.
Une rencontre est avant tout le témoignage d’un esprit libre et résolu à ne se laisser enfermer dans aucun système. Dans la première partie du livre, il est d’ailleurs question de l’œuvre du peintre Francis Bacon. "Quand un artiste parle d’un autre, nous dit Kundera, il parle toujours (par ricochet, par détour) de lui-même et là est tout l’intérêt de son jugement. En parlant de Beckett, qu’est-ce que Bacon nous dit sur lui-même ?"
Je reprends donc, évidemment, cette phrase ainsi : en parlant de Bacon parlant de Beckett, qu’est-ce que Kundera nous dit sur lui-même ?
"Qu’il ne veut pas être classé. Qu’il veut protéger son œuvre contre les clichés.
Puis : qu’il résiste aux dogmatiques du modernisme qui ont dressé une barrière entre la tradition et l’art moderne, comme si celui-ci représentait, dans l’histoire de l’art, une période isolée avec ses propres valeurs incomparables, avec ses critères tout autonomes. Or Bacon se réclame de l’histoire de l’art dans sa totalité ; le XXe siècle ne nous dispense pas de nos dettes envers Shakespeare.
Et encore : il se défend d’exprimer d’une façon trop systématique ses idées sur l’art, craignant de laisser transformer son art en une sorte de message simpliste. Il sait que le danger est d’autant plus grand que l’art de notre moitié du siècle est encrassé par une logorrhée théorique bruyante et opaque qui empêche une œuvre d’entrer en contact direct, non médiatisé, non pré-interprété, avec celui qui la regarde (qui la lit, qui l’écoute)."
Nous avons ici livré, directement, le manifeste critique et esthétique kunderien. La feuille de route, en quelque sorte, d’Une rencontre. L’appel lancé, en outre, aux futurs critiques et exégètes de l’œuvre de Kundera. Laquelle, comme toute grande œuvre, est déjà et sera encore scrutée, disséquée, décortiquée. Pour le meilleur et pour le pire.
Pour le meilleur lorsqu’on s’intéressera à l’œuvre elle-même, sa construction, ses mouvements, ses thèmes. Pour le pire lorsqu’on s’intéressera à la vie de l’écrivain ayant produit l’œuvre. Dans la très belle huitième partie d’Une rencontre, intitulée "Oubli de Schönberg", Kundera livre un texte très dur (mais très vrai) qu’il appelle "Que restera-t-il de toi, Bertolt ?". Il y parle du nouveau rapport qu’entretient l’Europe avec la littérature, la philosophie et l’art. C’est un rapport où les monographies sur les grands artistes valent plus que les œuvres elles-mêmes, où la biographie, la vie, prend le pas sur l’œuvre. C’est "l’époque des procureurs : l’Europe n’était plus aimée ; l’Europe ne s’aimait plus."
A travers cette critique, l’on comprend mieux que la logique de "transparence" n’est pas propre au régime communiste (qu’a fui Kundera en son temps) mais qu’il est également l’idéologie de nos sociétés contemporaines : "A l’époque des procureurs, qu’est-ce que cela veut dire, la vie ?
Une longue suite d’événements destinée à dissimuler, sous sa surface trompeuse, la Faute.
Pour trouver la Faute sous son déguisement, il faut au monographe le talent du détective et un réseau de mouchards. (…) Ah, Bertolt [Brecht], que restera-t-il de toi ?
Ta mauvaise odeur, gardée pendant trente ans par ta collaboratrice fidèle, reprise ensuite par un savant qui, après l’avoir intensifiée avec les méthodes modernes des laboratoires universitaires, l’a envoyée dans l’avenir de notre millénaire."
Pour contrecarrer cette tendance abjecte, Milan Kundera préfère vanter les grandes oeuvres et les grands artistes dans ce qu'ils ont de meilleur et d'essentiel, comme nous le verrons dans la prochaine chronique.
17:22 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, culture
23.05.2009
"William Blake, le Génie visionnaire du romantisme anglais"
Grâce aux efforts conjugués du musée de la Vie Romantique, du Petit Palais, de Michael Phillips (grand spécialiste de Blake et commissaire invité) et d’Yves Bonnefoy, qu’il n’est pas besoin de présenter (ou alors c’est par là), il est encore possible (jusqu’au 28 juin 2009) d’aller admirer au Petit Palais environ 150 dessins, gravures, enluminures, livres et aquarelles de William Blake prêtés par de grandes institutions britanniques.
William Blake (1757-1827) est évidemment beaucoup plus connu dans son pays, l’Angleterre, que dans le nôtre, même s’il est quand même difficile d’ignorer, lorsqu’on s’intéresse un minimum à l’art en général, tout de cet artiste qui fut à la fois poète, peintre et graveur.
Pour ceux qui, en outre, auraient vu l’excellent film Dead Man de Jim Jarmusch, ils se rappelleront sans doute que le héros du film, incarné par Johnny Depp, s’appelle William Blake (même s’il n’est pas le William Blake "historique") et que son acolyte, l’Indien bizarre, cite sans cesse des vers de Blake, croyant qu’il a affaire au poète et peintre anglais !
Bref ce n’est pas tous les quatre matins que les œuvres picturales de William Blake sont exposées dans notre pays : la dernière exposition en date remonte à 1947 (avec le soutien de Gide). La rétrospective qu’abrite aujourd’hui le Petit Palais est donc d’autant plus précieuse et importante.
L’exposition est présentée de façon chronologique, rendant grâce au parcours de Blake, lui qui fut graveur de profession et qui, chemin faisant, peaufina ses techniques jusqu’à les élever au rang d’art majeur. Elle permet d’embrasser toutes les facettes de son talent, de mieux comprendre à la fois ses techniques, ses obsessions thématiques et formelles, sans oublier les circonstances ayant conduit l’artiste à produire ses œuvres.
Ainsi, l’importance du mécénat dans les compositions de Blake est majeure : par exemple William Hayley qui lui commanda une série de 18 portraits de poètes et penseurs majeurs de l’histoire universelle (parmi lesquels, exposés, Dante, Milton ou Voltaire) ; ou bien encore Joseph Thomas d’Epsom, qui entre autres lui confia des illustrations pour le Paradis perdu de Milton ; ou enfin Thomas Butts qui commanda à Blake des suites d’illustrations pour la Bible ou la Divine Comédie de Dante.
Car William Blake ne fut pas reconnu comme un grand artiste de son vivant : il fallut près d’un demi-siècle après sa mort pour que sa patrie le considère avec les honneurs qui lui étaient dus. Sans ces commandes, peut-être le graveur n’aurait-il pu subsister ni livrer ses chefs-d’œuvre.
Ce qui caractérise William Blake dans l’ensemble de ses compositions, c’est une inspiration pour le moins mystique, sans doute parfois hallucinée, qui se nourrit de visions, de prophéties, de grands souffles épiques et religieux, de dialogues également avec son frère mort, Robert. Cette exaltation extrême est comme contrebalancée par la précision du trait, un peu comme si l’art de Blake parvenait à faire la synthèse entre le mouvement néoclassique, les grands artistes de la Renaissance (Raphaël, Michel-Ange, Dürer) et même les enluminures et le gothique médiéval, mais y incorporait le souffle novateur du romantisme en anticipant, par endroits, le surréalisme qui naîtra un siècle plus tard.
Cette inspiration prophétique est également très marquée par un manichéisme fort qui s’exprime dans la représentation du Bien et du Mal, de la tristesse et de la joie, et qui donnent aux compositions de Blake quelque chose de toujours très tendu, très frénétique, parfois proche du délire.
Le manichéisme est d’ailleurs accentué par une sorte de contradiction au sein même des conceptions philosophiques et esthétiques de Blake. Car le poète et peintre est tout à la fois très exalté vis-à-vis des mouvements révolutionnaires qui fleurissent aux Etats-Unis puis en France, lesquels sont quand même largement véhiculés par les idées des philosophes des Lumières, et parallèlement très hostile à la Raison en tant que telle, dès lors qu’elle empêche l’inspiration, l’imagination et la vision de s’exprimer et tend à "désenchanter" le monde.
Blake se créant une sorte de mythologie personnelle, il met ainsi en scène Urizen qui représente la froide raison et ses impasses (comme il l’avait fait avec Newton), en quelque sorte antithèse d’Orc, le libérateur et révolutionnaire affranchi de l’oppression, permettant à la fantaisie de s’exprimer et qui apparaît au centre d’autres de ses œuvres.
Qu’il invente ses propres créations mythologiques ou qu’il reprenne les grands auteurs classiques (Dante, Shakespeare, Milton), William Blake a la même façon de faire coexister une certaine quiétude poétique (voire religieuse) et les images infernales et apocalyptiques, ne cessant jamais de naviguer entre la simplicité et le chaos.
Par la fusion qu'il parvient à imprimer et graver (au sens propre comme au sens figuré) entre le texte et l'image, par l'effort quasi-intenable pour concilier maîtrise technique et souffle de l'inspiration, par la diversité des thèmes embrassés qui reflètent les grandeurs et misères de l'âme humaine, par la reprise de motifs incessamment perfectionnés et transformés sur des années, par la variété des techniques picturales employées, William Blake est une version de cet "artiste total" comme on les fantasme. L'exposition du Petit Palais permet par instants de toucher cette réalité du doigt.

La pitié, William Blake

Newton, William Blake
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21.05.2009
Lire : hors-série Marcel Proust
Sait-on tout de Proust ? Lorsqu’on est proustolâtre probablement, cela dit lorsqu’on en a, comme moi, une bonne connaissance mais sans être non plus un spécialiste, il reste encore quelques petites choses à apprendre.
Rien que pour ça, il est utile d’acheter le Lire hors-série qui lui est consacré. J’ignorais, par exemple, que les éditions Thélème ont édité, en CD, l’intégralité de la Recherche ! Soit 111 CD et 140 heures d’écoute, avec les voix de Dussolier, Lonsdale, Lambert Wilson, etc. Il faut être un peu fou mais bon, pourquoi pas…
Beaucoup moins anecdotique : Jean-Yves Tadié, le grand spécialiste français de Proust, accorde une longue interview à Lire. Parmi les idées reçues, l’une des plus tenaces concernant Proust est celle-ci : "Proust fait des phrases longues et compliquées." Preuves à l’appui, Tadié démonte ce cliché : parmi les mots qui reviennent le plus souvent dans la Recherche, "on trouve ‘temps’, on trouve ‘amour’ et le troisième serait ‘maman’ ou ‘mort’. ‘Temps’, c’est le dernier mot du Temps retrouvé, il est partout. Proust emploie des mots très simples. (…) Un tiers des phrases de Proust sont longues. Un tiers seulement. Mais elles font impression. Un tiers en revanche sont très courtes." Cette analyse, qui tord le cou aux discours en vigueur, est confirmée par Jean Montenot dans un autre article : "la phrase proustienne n’est en moyenne pas plus longue que celle de Rousseau."
Toujours dans la même interview, Jean-Yves Tadié fait remarquer qu’il n’y a "pas de prix, pas de dates, pas de chiffres" dans la Recherche. Sans doute parce qu’il ne voulait pas rendre ses textes trop périssables mais surtout, selon Tadié, parce que Proust avait une mémoire qu’il a comparée à celle de Mozart : "il retient tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a senti et tout ce qu’il a écrit. Et il sait où cela se trouve."
Mais le clou de l’interview, même s’il s’agit là d’une anecdote biographique qui n’apporte rien à l’œuvre elle-même, et que donc en tant que tel ça ne sert strictement à rien de le savoir, c’est lorsque Tadié est interrogé sur cette scène avec des rats dans une maison de passe (scène qu’il relate dans la biographie qu’il a consacrée à Proust) : "Lorsqu’il n’arrivait pas à jouir, [Proust] décidait de le faire non pas avec quelqu’un mais en regardant un jeune homme se masturber. Et il faisait apporter une cage avec des rats, qu’il faisait percer avec des épingles à chapeau…"
Ainsi la vue des rats percés excitait-elle l’écrivain ! "C’est une perversion de dernier recours, ajoute Tadié, qui n’apparaît pas dans la jeunesse de Proust mais au contraire dans la période de grande faiblesse sexuelle qui caractérise la fin de sa vie. On peut dire que cela lui permettait de triompher d’une angoisse."
Dans un autre article de ce hors-série, Marc Riglet rappelle que la guerre de 14-18 a été un élément déterminant pour la Recherche : "D’abord, elle fournit la circonstance du changement d’éditeur. Gide étant revenu de sa bévue initiale, la perspective s’offre à Marcel Proust d’être édité, comme il le souhaitait, par la NRF. Grasset, malade, renonce élégamment à ses droits. Surtout, dès que Proust prend le parti de ne rien publier tant que la guerre durera, il met à profit ces quatre ans pour développer son œuvre. La Recherche, telle que nous la lisons, compte 1 240 000 mots. C’est le triple de ce que nous aurions lu si, comme il était prévu, la suite et la fin du cycle étaient parues… en octobre 1914 !"
Autre anecdote extrêmement intéressante : c’est l’Université d’Urbana-Champaign, au fin fond de l’Illinois, qui détient la plus vaste collection au monde de lettres de Marcel Proust. 1 100 lettres originales environ, ainsi que les copies de 5 000 lettres écrites ou reçues par Proust.
Ces trésors se trouvent dans la bibliothèque principale de l’Université, riche de 12 millions de volumes ! En même temps, elle peut se le permettre avec un budget annuel de 1,5 milliard de dollars pour étoffer sa collection de livres et de manuscrits rares. (Et après on voudrait comparer les bibliothèques françaises et américaines !)
Bref pourquoi les lettres de Proust sont-elles paumées en plein cœur de l’Illinois ? C’est en fait grâce à la passion d’un homme de lettres américain, mort en 1992, Philip Kolb. Après sa thèse soutenue à Chicago, Kolb débarque en 1945 dans cette Université du Midwest. Il ne compte évidemment pas s’éterniser mais, comme l’explique l’article, "il est resté. A cause de la bibliothèque, cette Alexandrie du Midwest conçue pour attirer et maintenir à Urbana les meilleurs universitaires d’Amérique."
Suite à cela, Kolb va étudier toutes ces lettres et se livrer à un véritable travail d’investigation (puisque Proust, graphomane, écrivait des milliers de lettres et surtout ne les datait jamais !) pour établir une édition de sa correspondance. "La qualité d’un papier pouvait indiquer la décennie ou l’année. La mention d’un dîner dans une lettre exigeait le plus souvent de visionner pendant des jours les pages mondaines de la presse parisienne de l’époque (…) Si Proust se plaignait du temps, on exhumait des bulletins météo vieux d’un siècle pour resserrer l’éventail des dates possibles."
Ah, heureusement que des gens sont suffisamment fous et névrosés pour consacrer toute leur vie à un travail aussi minutieux !
Merci, donc, à ce hors-série de Lire : autant d’éléments, et bien d’autres encore, qui enrichissent la connaissance de l’homme et de l’œuvre. Mais qui, bien entendu, ne remplacent en aucune façon la lecture de la Recherche, d’autant que, pour ma part, je trouve que ce hors-série fait la part trop belle aux éléments biographiques et pas suffisamment à l’œuvre elle-même et ses qualités remarquables ! Enfin bon, toujours est-il que désormais, l’excuse consistant à dire que "c’est long et compliqué" ne tient plus !!
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09.05.2009
"Chagall, Kandinsky, Malevič. Maîtres de l’avant-garde russe"
Bon alors bien sûr, il y a fort peu de chances que vous passiez par là. Mais enfin sait-on jamais : si vous deviez aller sur le Lac de Côme avant le 26 juillet 2009, vous n’auriez aucune excuse pour rater la très belle exposition actuellement proposée par la Villa Olmo de Côme.
Intitulée "Chagall, Kandinsky, Malevič. Maîtres de l’avant-garde russe", l’exposition permet de (re)découvrir quelques œuvres majeures (peintures et dessins) des trois éminents représentants de l’avant-garde russe. Ces œuvres s’inscrivent toutes dans une période chronologique qui va du début du XXe siècle au début des années 30, elles émanent de collections à la fois publiques et privées russes.
Grâce à ce parcours joliment mis en scène, proposant un volume d’œuvres finalement relativement resserré (80) qui évite le côté parfois "accumulatoire" des musées, le visiteur est saisi par les enjeux artistiques à l’œuvre.
Il est en effet impressionnant de songer, quand on y pense, que la Russie du début du siècle a apporté une contribution majeure et même décisive à tout l’art du XXe siècle (lequel a quitté le monde de la figuration pour explorer, via le futurisme, le cubisme, l’abstraction, d’autres chemins pour évoquer la réalité) avant de sombrer dans le "réalisme" stalinien et, plus largement, totalitaire.
Finalement, c’est peut-être le suicide de Vladimir Maïakovski en 1930 qui marque la mort définitive de cet âge d’or russe.
L’exposition a le mérite de mettre en lumière ces tentatives de trois immenses peintres du XXe siècle pour sortir des chemins artistiques pré-établis et proposer une nouvelle vision de la réalité, laquelle n’est plus forcément toujours objective et figurative, mais également expressive, intuitive, spirituelle.
Ce questionnement autour de la représentation a permis à l’art de profondément muter au XXe siècle et cela est parfaitement montré par cette exposition. Ce sont notamment les couleurs qui sautent aux yeux du visiteur et qui expriment ce travail de composition novateur.
Ainsi, parmi les plus belles pièces de l’exposition, on retiendra Les amants bleus de Marc Chagall (1914) :

Ouverture. Bordure violette (je ne suis pas certain du titre en français !) de Wassily Kandinsky (1919) :

et Maison rouge de Kasimir Malevič (1932) :

Les allers-retours entre un certain "classicisme" et un bouleversement radical des façons de peindre et de représenter le réel sont extrêmement intéressants et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se font pas à sens unique. Ainsi Malevič, après avoir construit une période résolument abstraite dès 1915, revient vers plus de figuratif dans le tournant des années 30.
Au fond cette exposition, sans avoir l’air d’y toucher, met-elle le doigt sur quelques questions essentielles que le visiteur ne peut s’empêcher de se poser : même lorsqu’on semble totalement s’éloigner du réel et de la réalité, ne s’agit-il pas encore de parler d’elle par d’autres biais ? Comment situer l’art, que peut-il face à l’histoire et la politique ? Est-ce lui qui les influence ou est-ce l’inverse ? Les artistes les plus novateurs et les plus "révolutionnaires" peuvent-ils réellement s’affranchir du passé, de l’héritage, de la tradition ? Cela est-il simplement souhaitable ?
11:21 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : art, culture, société, politique
17.04.2009
Kate Atkinson "A quand les bonnes nouvelles ?"
Note : 9/10
Je ne connaissais pas du tout l’œuvre (pourtant déjà importante) de l’Ecossaise Kate Atkinson avant que l’on m’offre A quand les bonnes nouvelles ?, son dernier roman paru fin 2008 aux éditions de Fallois.
La lecture de ce livre m’a emballé, tant il est vrai que le style est alerte et que l’intrigue se tient plus que bien. Encore une fois, la vivacité narrative et stylistique du roman anglo-saxon saute aux yeux, surtout comparée à la relative vacuité d’une grande partie de la littérature française.
Je ne sais trop ce que contiennent les autres romans de Kate Atkinson, en tous cas A quand les bonnes nouvelles ? a l’art de mélanger avec virtuosité plusieurs éléments que j’aime en littérature.
-- Tout d’abord, A quand les bonnes nouvelles ? est bâti sur de très fortes oppositions : le ton oscille entre ironie, sarcasme, érudition, émotion, élégie, suspense, autant d’éléments qui pourraient donner le sentiment d’un livre patchwork et déséquilibré. Or le roman est tout sauf cela car Kate Atkinson parvient à lier ensemble, magie du style, toute cette palette pour former une cohérence et une réussite que pas mal d’écrivains devraient lui envier. Déceler un zeste d’influence sternienne dans ce méli-mélo brillant et tragi-comique serait tentant, je vais d’ailleurs m’y risquer et franchir le pas.
-- Ensuite, A quand les bonnes nouvelles ? se positionne aussi, malgré sa volonté (pleinement réussie) de proposer une histoire et un style forts et immédiatement compréhensibles, dans les enjeux postmodernes. Le livre est en effet truffé de références et de clins d’œil, à la fois aux très grands romans anglais (Dickens, Austen et tant d’autres sont ainsi convoqués) mais aussi à l’une des formes populaires qui ont fait les belles heures de la littérature britannique : le roman policier (Agatha Christie en tête).
A quand les bonnes nouvelles ? s’ouvre effectivement sur un crime abominable, qui répand dès les premières pages une atmosphère de mal et de poison. Le drame épouvantable fait ensuite l’objet d’une gigantesque ellipse temporelle puisque le chapitre suivant (et tout le reste du roman) se situe trente ans plus tard. Tout l’enjeu du livre est alors de recomposer les morceaux du puzzle.
Et pourtant, rien ne serait plus faux qu’affirmer que A quand les bonnes nouvelles ? est un roman policier. Il n’en est en effet qu’une espèce de parodie du genre, ses personnages étant plutôt ballottés et baladés que réellement "tireurs de ficelles".
-- Toujours à l’aise avec ce jeu sur les grand topoï littéraires, Kate Atkinson utilise la grande figure tutélaire de l’orphelin pour camper deux des héroïnes principales de son roman, Joanna et Reggie. L’une et l’autre se répondent en écho, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Joanna a, en quelque sorte, "adopté" Reggie avant même que le destin ne les lie encore un peu plus. Comment survivre après de lourdes pertes, comment combler le vide et la solitude, telles sont les grandes questions qui hantent les personnages paumés de A quand les bonnes nouvelles ?
On touche ici à l’une des grandes qualités de Kate Atkinson : savoir créer et faire vivre des personnages littéraires. Le roman est ainsi truffé de galeries de portraits, tous plus drôles, impitoyables, touchants, attachants les uns que les autres. Dans la catégorie "second rôle", la palme irait peut-être à Ms MacDonald, une vieille femme qui va connaître une fin tragique mais qui donne lieu à l’un des morceaux de bravoure du roman, le sublime chapitre "Satis House", bijou d’ironie, de cruauté, de précision.
-- Mais c’est véritablement la construction du roman, où chaque chapitre se focalise plus particulièrement sur un personnage, faisant petit à petit monter une pression qui va évidemment s’achever en climax, faisant petit à petit se rejoindre des destins qui sont jusqu’alors séparés, c’est donc cette construction en contrepoint qui fait la principale force de l’art romanesque de Kate Atkinson.
Comme en plus l’Ecossaise parvient à mêler à cette puissance narrative des considérations d’ordre moral et existentiel (dans la plus pure tradition britannique), qu’elle joue sur les oppositions et les manichéismes pour mieux les dépasser, qu’elle est intelligente et pétrie de références sans pour autant jamais sombrer dans l’érudition ou la fatuité, je ne vois pas ce qui peut encore être ajouté pour prouver au lecteur que A quand les bonnes nouvelles ? est un excellent livre qui surpasse largement le grand magma de la production actuelle.
19:35 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, culture
13.04.2009
Manuel Valls ou la lucidité ?
Dans Le Monde daté du 12 avril 2009, on pouvait lire un entretien très intéressant de Manuel Valls.
Il m’a semblé que Valls était assez lucide, peu langue de bois, bref qu’il se risquait, une fois n’est pas coutume, à un exercice qu’on ne voit plus beaucoup chez les hommes (et femmes) politiques ces derniers temps.
Ainsi, quelques réflexions intéressantes sur le PS et la tentation de l’extrême-gauche : "La plupart des socialistes sont aujourd'hui décomplexés à l'égard du marxisme. Mais le PS compte encore des responsables et des militants, sans doute sincères, qui restent hantés par les Spectres de Marx : conception binaire de la société, vision violente de l'Histoire... D'où ce goût commun pour les grandes fresques avec l'extrême gauche : la crise économique devrait dégénérer nécessairement en crise sociale avant d'aboutir à la crise politique...
Pour ma part, je me suis toujours méfié du lyrisme politique et des visions totalisantes. L'Histoire nous apprend que la crise engendre plutôt le repli sur soi et le populisme."
De même, une analyse qui me paraît plutôt juste de l’antisarkozysme comme fond de commerce et réflexe bien pratique quand on n’a pas (peu) d’idées : "[La gauche] a provisoirement perdu une partie de son hégémonie culturelle faute d'avoir bien appréhendé les grands bouleversements du monde depuis trente ans : effondrement du bloc soviétique, globalisation économique, crise de l'Etat-providence...
L'antisarkozysme forcené voudrait masquer ce déficit idéologique, mais il provoque en réalité un double effet pervers. Il grandit le personnage en le mettant au centre de chaque débat : Sarkozy devient celui qui ose tout, conformément à ce qu'il recherche. Et, surtout, il affaiblit la crédibilité de la gauche en l'obligeant à l'outrance : elle devient celle qui craint tout."
Un exemple pertinent donné par Manuel Valls pour illustrer le manque de responsabilité du PS : "Sur la réforme des collectivités locales, par exemple, la gauche n'est pas obligée de tomber dans tous les pièges qu'on lui tend. En rejetant par principe les propositions d’Edouard Balladur, le PS tourne le dos à sa vocation décentralisatrice et donne le sentiment de vouloir protéger une organisation territoriale devenue illisible."
Puis, avant même qu’on lui pose la question, Valls évoque François Bayrou à propos des classes moyennes : "[Il] a eu raison de pointer leur désarroi : poids de la fiscalité, crainte de l'avenir, crise de l'école. Il faudra donc une "révolution" fiscale qui tienne compte de la pression qu'elles subissent."
Lorsqu’on lui demande si François Bayrou est un concurrent sérieux pour 2012, ici encore Valls ne se la joue pas fanfaron ou méprisant, il prend acte en répondant : "Oui, si le PS ne parvient pas à se réformer. A cet égard, l'organisation de "primaires" ouvertes aux électeurs de gauche pour désigner notre candidat en 2012 est peut-être la dernière chance pour le sauver et l'aider à renouer le lien avec les Français."
Manuel Valls, sur ce coup-là, sera probablement très mal reçu par les caciques de son parti. Et pourtant, il y a dans son analyse beaucoup de choses justes, nuancées, pondérées, qui à coup sûr rompent avec l’anathème et la critiques faciles auquel son camp nous a depuis trop longtemps habitués.
Je me dis que si nos politiques pouvaient plus souvent parler ainsi, peut-être qu’on pourrait avancer un petit peu…
16:02 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, france, société
11.04.2009
A REBOURS : et de 3 !
Avec quelques jours de retard, je fête sans tambours ni trompettes le 3e anniversaire de ce blog.
3 est un bon chiffre, que j’aime bien et qui j’estime devrait porter bonheur, voilà pourquoi je marque brièvement le coup, comme je l’avais fait pour mon premier et mon deuxième anniversaires.
A REBOURS (ou plutôt son auteur) d’avril 2008 à avril 2009 n’a pas vraiment performé, c’est le moins qu’on puisse dire. En effet tous les indicateurs d’activité sont à la baisse.
Le nombre de posts publiés d’abord, qui ne dépasse pas les 50, ce qui je l’accorde est peu, même si ma règle est toujours d’écrire des articles relativement longs, plutôt que privilégier les petites chroniquettes de 10 lignes qui n’expriment rien et donc ne servent à rien, à part se faire mousser.
Moins de posts écrits, c’est donc en toute logique que l’audience s’effrite avec 1/3 de visiteurs en moins (à moins que l’utilisation des agrégateurs de liens n’augmente et que l’on continue à me lire mais sans avoir besoin de venir sur mon blog, ce qui évidemment édulcore un peu les stats). De même, le nombre de commentaires par post s’amenuise-t-il lui aussi pour redescendre à 2,3 en moyenne.
Bref une année pas top, dont je tiens à dire qu’elle ne marque pas tant une baisse de motivation de ma part qu’une accumulation de lourdeurs (pour la plupart d’ailleurs très positives et joyeuses, pas toutes malheureusement mais bon c’est la vie) dans le domaine de la vie professionnelle et surtout privée.
Combien d’idées de chroniques qui ont fleuri dans ma tête et que je n’ai jamais eu les moyens matériels de concrétiser ? Ah, quand je pense à toutes ces pépites prodigieuses que le lecteur a perdues ;-)
Trêve de plaisanterie : paradoxalement, alors que les voyants d’activité sont au rouge, je me dis qu’il est plus que jamais nécessaire de continuer à entretenir ce blog. D’abord parce que, quand on a réussi à construire quelque chose d’à peu près sérieux (je ne dis pas intéressant, mais le lecteur sera obligé de reconnaître qu’il y a derrière mes chroniques un minimum de travail) sur une période de 3 ans, ce serait dommage de s’arrêter ! Ensuite parce que je vais tâcher, malgré ces lourdeurs personnelles, d’infléchir la tendance et remonter dans mon rythme de publication annuel. C’est mon principal objectif pour avril 2009-avril 2010 : faire mieux que l’année précédente et pondre plus de 50 posts !
Sinon, concernant le fond maintenant, A REBOURS durant l’année qui vient de s’écouler est revenu à son cœur de métier et ses fondamentaux, comme on dit en sport : i.e. la musique, les livres, le cinéma, en un mot la culture. 7 posts seulement dans la catégorie "TV, radio, presse écrite" qui avait explosé l’année dernière (présidentielles et hyperprésidence oblige).
Alors bien sûr je ne vais certainement pas délaisser totalement l’analyse politique lorsque cela se justifiera (d’ailleurs tout est politique comme disait l’autre) mais je pense que celle-ci s’orientera de plus en plus vers des problématiques sociologiques et surtout philosophiques.
Il y a en a définitivement marre de bouffer les conneries que nous servent les médias jour après jour (je ne parle pas de TF1 là, je parle aussi des médias soi disant plus "sérieux", qu’ils soient écrits ou radiophoniques), créant sans cesse de fausses polémiques et de faux problèmes. Qu’on écoute ça pour s’amuser OK, mais qu’on ne se prétende pas sérieux lorsqu’on alimente soi-même ce type de bullshit.
Toujours sur le fond, je suis heureux d’avoir institué avec mon complice PV (celui qui n’a jamais cessé de me rendre chèvre en me laissant des commentaires de totale mauvaise foi à presque chacune de mes chroniques) "La chronique de PV".
Cette chronique, grosso modo mensuelle même si ça peut varier, où je lui laisse quartier libre, me permet d’ouvrir l’espace de ce blog à quelqu’un d’autre que son auteur. C’est une belle idée qu’il faudrait parvenir à élargir mais comment ? Je lance un appel, si certains sont intéressés qu’ils se manifestent…
Voilà, je donne donc rendez-vous à mes lecteurs (que je remercie une nouvelle fois de me lire, s’ils pouvaient me laisser plus de commentaires ce serait encore mieux mais bon, je peux comprendre qu’ils n’aient pas que ça à foutre !) dans un an pour voir si j’ai su honorer mes engagements.
Si ça n’était pas le cas, contrairement à nos hommes politiques, je saurai pour ma part le reconnaître, juré !
10:50 Publié dans About a blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blog
05.04.2009
"Nous sommes tous responsables"
Dans son émission Répliques du 21 février 2009, Alain Finkielkraut citait un extrait d'un texte publié en annexe du livre Ceux qui ne dormaient pas, de Jacqueline Mesnil-Amar (1909-1987, victime de persécution pour son judaïsme lors de la deuxième guerre mondiale), un texte intitulé "Nous sommes tous responsables" et daté du 15 novembre 1944.
L'auteure s'interrogeait sur la conscience du monde civilisé et s'exprimait en ces termes : "Peut-être ne faut-il pas toujours mettre cette conscience sur le compte des autres, des entités, du Général de Gaulle, (…) des armées alliées, du président Roosevelt, c'est trop facile. La conscience du monde civilisé c'est aussi très humble, c'est la nôtre, c'est la vôtre, c'est la mienne. Nous sommes tous responsables, les hommes sont responsables les uns des autres, l'histoire est faite d'un enchaînement infini de tout un réseau de responsabilités."
Quoique prononcée en des circonstances évidemment exceptionnelles et dramatiques, il me semble que cette phrase devrait retentir avec force dans le contexte actuel. Elle est en effet d'une puissance politique et sociale qui n'a rien perdu de son actualité, alors même que depuis de nombreuses années l'individualisme démocratique mâtiné d'irresponsabilité généralisée menace de grignoter, pas à pas, lentement mais sûrement, toute notion d'intérêt général et de bien commun.
Ces derniers mois, aussi bien dans le contexte national (la France et les réformes) qu'international (la crise financière), chacun comprend bien que le simple citoyen de bonne volonté se retrouve complètement piégé entre deux manichéismes :
-- d'un côté, le syndrome du "catch 22" dont j'avais parlé en novembre 2007 au sujet de la réforme des Universités (d'ailleurs les manifs sur cette question, qui avaient cessé pendant plusieurs mois, ont repris avec force depuis déjà de nombreuses semaines) mais qu'on aurait tout aussi bien pu appliquer à n'importe quelle autre réforme. Grosso modo chaque corporation, chaque petit morceau social représentant un métier ou un groupe d'intérêt, ne voit pas plus loin que le bout de son nez et ne cherche plus à préserver un intérêt général un peu plus élevé, un modèle politique et/ou social qui profite un peu à tous, et se contente de demander ou de défendre toujours plus dans tous les sens.
-- d'un autre côté, un pouvoir qui fait des choix éminemment contestables à un instant T (le fameux "pack fiscal") et qui ne semble absolument pas en mesure, qu'il pleuve, qu'il vente, que la crise financière soit passée par là, d'éventuellement se remettre en question, ne serait-ce qu'en tentant une réelle évaluation des mesures mises en œuvre pour voir si oui ou non elles ont un effet positif ou négatif et en tirer les conséquences.
Alors que faire ? Peut-être précisément méditer cette belle phrase résumée par la maxime "Nous sommes tous responsables" et nous consoler de la médiocrité politique ambiante en comprenant que c'est nous tous, chacun dans notre coin, qui contribuons à cette médiocrité et qu'il ne devrait théoriquement tenir qu'à nous, chacun ajouté l'un à l'autre, d'y remédier. Après tout, la société est-elle autre chose que l'agencement des individualités qui la composent ?
N'est-il pas trop facile de vouloir toujours s'en remettre à des gens que certes nous élisons mais qui ne peuvent pas tout ? N'est-il pas trop facile de donner toujours la faute aux autres et jamais à soi un petit peu ? N'est-il pas trop facile de rêver à un monde parfait, toujours autre, par définition inatteignable, pour s'exempter de nos responsabilités concrètes ici et maintenant ?
11:04 Publié dans TV, radio, presse écrite | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, économie, france, culture

































